Retour en France.
Avec les yeux neufs et la paresse du lémurien.
L’Afrique est loin.
Ce blog continuera à vivre. J’ai toujours un petit vélo dans la tête, assez de photos pour illustrer les 360 et quelques prochaines journées. Et bien quelques anecdotes à partager…
S’il faut l’écrire, MERCI. A celles et ceux qui se sont penchées sur la carte pour voir où je me trouvais ; qui ont suivi mon aventure de près ou de loin ; qui m’ont conseillé ; qui m’ont orienté ; qui m’ont hébergé ou fait héberger ; qui m’ont accompagné, sur la route, par la pensée ; m’ont soutenu à leur façon ; m’ont écrit ; m’ont donné des nouvelles ; un peu d’eau ou une tranche de pain ; un sourire ; ou une grande claque dans le dos ; une claque de copain. MERCI.
Je reviens de loin.
Mardi 18 decembre 2012, Cape Town le retour. Afrique du Sud.

Le stop, moyen de transport universel et largement pratique partout en Afrique
Apres une traversee atmospherique du vieux desert, je me retrouve a la croisee des routes. Un carton dans la main indiquant “Luderitz”. Et Young Tree, de Groundation, dans les oreilles.
Je veux aller dans cette petite ville du bord de mer pour son histoire. En effet, pendant la colonisation de la Namibie par le Reich allemand, Luderitz (du nom d’Adolf Luderitz, son fondateur, un bremois fort en commerce) abritait un des tous premiers camps de concentration et d’extremination du continent. Etonnant, non ? Qui s’en souvient ?

Vue de Ludertitz et de Fesenkirche. La baviere n’est pas loin…
Apres deux heures a patienter sous le soleil, un camion s’arrete et j’embarque. Il doit livrer de la viande dans la prison de Luderitz. 3 heures de routes, dans le desert jaune et blanc, avec les chevaux sauvages pour seule distraction et le la question du chauffeur qui me demande : “pourquoi Dieu a fait les Blancs intelligents et nous avec rien ?” Frantz Fanon, Steeve Biko, Cesaire, a la rescousse…
A l’arrivee, je pars visiter la ville et surtout, l’ile qui abritait le camp.
Je m’etonne de trouver sur Sharkisland un camping tout en beton. Les touristes, le gardien, personne ne connait l’histoire de l’ile. Faire d’un camp un camping, il fallait le faire. Seule une petite plaque commemorative nous rappelle que femmes, hommes et enfants sont morts ici. Comment, dans quelles conditions, pourquoi, on ne sait pas. Pour plus d’info, je pars au musee.

Mama Africa. Photo volee d’un portrait de femme Herero au musee de Luderitz
Et la pareil, rien sur l’histoire du genocide herero. Quand je demande a la conservatrice si je peux obtenir des informations, elle repond non puis baisse les yeux. A la bibliotheque, rien non plus. Et a l’office de tourisme non plus.
Apres Robben Island ou l’on a fait d’une prison politique un lieu de patrimoine mondial pour commemorer - je cite - “le triomphe de l’esprit humain sur la barbarie”, je suis bien desole de voir qu’ailleurs, on continue de jeter l’histoire en pature.
C’est dommage…Mais instructif.
Retour de Luderitz hier. Journee tranquille a Cape Town aujourd’hui et remontee tranquille vers Jo’burg des demain, en auto-stop le long de la cote.
Joyeuses fetes de fin d’annee a tous les lecteurs toujours plus nombreux de ce blog.
“…Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages…”
Traversee atmospherique du Namib. Entre les montagne qui slament, les dunes qui chantent et les nuages qui dansent. La nature et ses courbes orgasmiques. Un message d’amour quasi mystique.
Adieux au desert avant le retour en France. Decembre 2012. Le plus vieux desert du monde. Le Namib. Berceau de l’humanite et des serpents cosmiques. Il en vu des insectes lui grimper sur la crete depuis des millenaires.
“Les etres humains sont sur la terre ce que les fourmis sont au sol : infinitesimales spheres de genie et de protocole…”
Deux jours dans un camion de baroudeurs de la compagnie Dragoman. Ceux qui le squattent y vivent depuis deux mois. Les soutifs sechent au plafond et la poussiere colle aux sieges. Nickel. Il y en a un de libre. J’embarque…
Sejour a Robben Island avec Oncle Kathy et sa fondation. Decembre 2012. Dany, documentariste americain de renom accompagne la premiere promo de jeunes leaders sur l’íle. Les jeunes s’ouvrent au monde. Certains n’ont jamais vu la mer. Et ils comprennent soudainement, profondement, pourquoi lutter contre le racisme est au coeur de notre humanite. Revenu en dansant… La revolution en progres… Et en chanson !!!
Lundi 03 decembre 2012, Cape Town, Western Cape, Afrique du Sud

Ahmed Kathrada fait parti des ‘Freedom Fighters’. Il est un proche de Nelson Mandela. Et pour cause, il a partage son quotidien a Robben Island.
Revenu de Robben Island un peu chamboule. Entendre Oncle Kathy, comme on l’appelle ici, nous expliquer qu’avec un minimum de volonte et quelques bons copains (Mandela, Sisulu…), on peut survivre 25 annees d’enfermement et sortir de prison plus fort que lorque on est entre, etait electrifiant. Un coup de jus, liant tous ceux qui l’ecoutaient.
Voir les jeunes se mettre a danser une danse de resistance au coeur du fort etait bouleversant. Une danse que seuls les Africains savent danser, en avancant, avec les pieds qui frappent le sol et les poings leves qui tonnent le ciel. Un acte de resisdance, qui aurait ete impossible du temps ou la prison fonctionnait. Un brin de revolution, anachronique, et pourtant tellement ancre dans le present.
Les observer s’ouvrir aux questions de discrimination, comprendre la brutalite du racisme, de la xenophobie et devenir les futurs ambassadeurs du respect interculturel, les futurs espoirs d’un monde juste et solidaire, d’un monde de copains, c’etait reconfortant.
Chamboule, donc, la tete dans les nuages de Table Mountain, et les pieds dans l’ocean. Entre les pinguoins et les otaries… et les Oliphants qui ne sont jamais tres loin. Cape Town est une ville dynamique, au panorama superbe et a l’ambiance un brin artistique. Je loge dans un backpackers pour quelques temps…
Sur le bateau, en quittant l’ile, je discute avec Dan, le capitaine du ferry. Il me raconte qu’il conduit sa machine depuis 1974, soit 20 annnees pendant l’Apartheid. Pour lui, rien n’a change. Seulement, les passagers ne sont plus du tout les memes. Il les transfere vers un musee…
Dan poursuit son sillon, le pied sur le volant, nonchalant. Et Oncle Kathy ne lui en veut pas. Pardonner ses anciens geoliers, se reconcilier et promouvoir la diversite en formant de jeunes militants. A 83 ans, il continue de changer le monde !
Je passe le plus clair de mon temps avec Kenny, mon voisin. Ancien gangster braqueur de voitures, reconverti en ange gardien. Quand il n’est pas planqué dans une station service ou dans une banque à espionner les employés pour le compte de leurs patrons (métier bancal mais finalement pas pire que CRS), Kenny me promène.

Pimville, le Soweto de la Genèse ; Zola, où l’on ne s’aventure pas après 18 heures sauf flingue à la ceinture ; Orlando West, le Soweto seul connu des touristes pour sa célèbre rue Vilakazi. Elle abrite les maisons de Neslon Mandela et Desmond Tutu, pères respectifs de la Nation et de l’Eglise d’Afrique du Sud, prix Nobels de la Paix et responsables involontaires de l’inflation immobilière locale.

Kliptown et son square de la liberté, rebaptisé ainsi pour avoir contenu en 1955 les 3000 délégués noirs, coloured, asiatiques et blancs qui adoptèrent la Charte de la Liberté. Elle proclame l’égalité des droits et l’abolition des discriminations raciales. Joli programme…

La Charte est le résultat d’une extraordinaire entreprise de démocratie participative qui fît remonter des quatre coins du pays des milliers de doléances citoyennes. Malgré les temps compliqués. Elle est la pierre angulaire de l’histoire de la lutte contre l’Apartheid, le régime fasciste en place en Afrique du Sud de 1948 à 1990 (officiellement du moins, les prémisses étant plus anciens).

Etonnamment progressiste, elle est le fondement de la Constitution démocratique actuelle. Le préambule dispose que « le pays appartient à tous ceux qui y vivent, noirs et blancs ». Une conception on ne peut plus inclusive de la Nation. Une affirmation révolutionnaire – encore aujourd’hui… Les migrants actuels, ici comme ailleurs, ne souffrent pas moins de xénophobie.

Soweto est multiple, diversifié. On y parle zulu, xhosa, tsutu, debele, tswana, siswati, tsonga, venda, pedi, sesotho, afrikaans, anglais, et tsotsital, le slang qui mélange toutes ces langues, le verlan d’ici si je puis dire, sans vouloir la faire à l’envers.

On y roule en golf GTI ou en « beatle », en mercedes 650 ou en taxi co’. On y écoute de la « deep house » ou du reggae en fumant de la dagga. On y boit de la Black Label. On y vit dans des maisons, des « shaks », des abris de tôle, ou dans de superbes villas deux étages avec mur d’enceinte et cameras. On y prie Dieu les vendredis ou les dimanches, selon ses convictions, selon sa paire de manches.

Quand Soweto éternue, c’est tout le pays qui s’enrhume. La grève des transports des années 1940, l’insurrection estudiantine le 16 juin 1976, les émeutes des années 1980, les batailles des années 1990 quand l’avènement de la démocratie s’avérait plus difficile que l’abattement des lois racistes. Plus sanglant également…

Soweto a produit les plus grands leaders sud-africains contemporains. Mandela, Sisulu, Tambo, Sobukwe, Biko, Hanni pour ne citer que ceux-là… Kenny est en enfant de Soweto. Un gosse du township. Elevé au béton. Son père était maçon et se souvient des débuts du township, des grands espaces verts, du bétail paissant dans les champs. Un temps révolu. Pour acheter sa laitue, on court aujourd’hui dans des « malls » flambant neuf. Les marchés ont disparu. Et les KFC, les Mc Do, poussent comme des champignons.

Soweto. Mythique. Mais parfois mystique aussi.
Dans la maison où j’habite, chez la famille qui m’abrite, le deuil s’est invité. Bhabha la cadette est décédée le 13 octobre. Un samedi ensoleillé. Elle était malade depuis quelques temps. Elle est partie subitement. A 18 ans. Comme par coup de vent.

Famille, proches, amis, voisins, généreux inconnus… Toute la communauté a convergé vers ici. Chaque soir de la semaine, une vingtaine, une trentaine, parfois une cinquantaine de personnes se pressait dans le salon. Un élan spontané et sincère de solidarité. Chacun venait exprimer ses condoléances, offrir une prière ou un peu d’aide.

Le samedi suivant, à l’enterrement, l’Eglise était emplie de ferveur, de douleur, de compassion et de chants. When Africa is happy, Africa sings. When it is sad, Africa sings. Les percussions raisonnaient en communion. Dans le cimetière, une foule de 200 personnes s’était rassemblée. Et elle chantait. En rythme, les hommes recouvrait le cercueil de terre. A la pelle.

Les enterrements sous l’Apartheid, pendant l’Etat d’urgence notamment, étaient des ponts de ralliement, des mouvements de défiance du régime, des preuves de confiance en Dieu. Malgré l’urbanisation, malgré la globalisation, malgré ce qu’on appelle « modernité », les habitants n’ont rien perdu de cette solidarité culturelle, panafricaine, humaine.

Soweto… J’ai pas les mots. Solidaire. Soliste. Sordide. Somptueux. Sobre. Saoul. Paradoxal. Une boule a facettes, rayonnante, dans la nuit noire des discriminations.
Vendredi 13 juillet 2012. Libreville, Gabon.
J’ai failli ne pas monter dans l’avion. Alors que l’embarquement commençait, Léon, joint au téléphone, dit connaître des difficultés pour placer mon vélo en soute.
Léon : c’est un des opérateurs du fret à l’aéroport de Cotonou. Du moins, c’est à lui que j’ai confié le colis et remis 35000 Francs cash.
- “Ils refusent de prendre le paquet, ils disent qu’il est trop gros !”
…Les passagers du vol à destination de Libreville sont invités à se présenter à la porte d’embarquement. Leadies and gentlemen…
Mon sang ne fait qu’un tour. Je ne sais pas qui est ce “ils” mais je comprends que mon vélo risque de rester au sol.
J’alerte le chef d’embarquement. Il me renvoie au check in. Je repasse tous les contrôles en sens inverse et en accéléré, franchis le portique détecteur de métaux qui sonne qu’on soit armé jusqu’aux dents ou nu comme Adam. Sous l’oeil amusé des douaniers, surtout celui à qui je refusais de glisser un billet en gage de notre soudaine et unilatérale amitié.
Au check in, on m’indique le bureau de la compagnie. Je frappe puis entre sans attendre qu’on m’y invite. Surprise, je tombe nez à nez avec la jeune femme qui m’avait vendu le billet quelques jours plus tôt.
J’explique le problème, le vélo qui ne passe pas en soute d’après Léon. Sans chercher à comprendre, elle me passe un savon : “Monsieur je vous avez dis de faire emballer le vélo à l’avance ! C’est qui ce Léon ? “
Je respire un grand coup et tâche de changer le ton que prend la conversation : “Madame, j’ai procédé comme vous me l’aviez indiqué. Dès le vendredi, jour d’achat du billet, je me suis rendu au fret. Quand je vous demandais de me donner un contact là-bas, vous m’avez répondu ‘allez y seulement’. J’y suis donc ‘allé seulement’ et j’ai traité avec Léon. Le vélo est emballé et prêt à embarquer depuis hier ! Je ne comprends pas…”
Elle se calme puis reprend : “Mais on ne confie pas le vélo à n’importe qui !” J’explose. “Mais vous n’aviez personne à me recommander au fret. Dans ce cas, il fallait me donner un contact !”
A cet instant, je prends conscience que Léon est effectivement n’importe qui. Je n’ai pas même un reçu en main qui prouve que c’est bien à lui que j’ai remis mon vélo. Et si on me le volait ?
La jeune femme appelle son responsable, déjà sur le tarmac à contrôler l’embarquement. C’est avec lui qu’il faut voir. Je lui demande une attestation. Elle refuse.
Allez y seulement !
A nouveau, je passe la police, la police des frontière, la douane, le portique déréglé, et me présente à la porte d’embarquement. Je saute dans le bus qui nous conduit, les retardataires et moi, au pied de l’avion, devant Edmond, chef d’escale.
On appelle Léon avec mes derniers crédits. Le bruit des turbines, le vent, l’excitation rend tout dialogue impossible. L’épuisement du crédit vient achever cette avorton de conversation.
L’avion est prêt à décoller. Je refuse de monter sans le vélo. Edmond me rassure. Il est “LE” responsable ici et s’occupera personnellement d’embarquer le vélo dans le prochain vol, mais dans l’immédiat il faut que l’avion décolle.
Soit je monte sans le vélo en lui faisant confiance, soit il me débarque avec des pénalités à ma charge.
Décoller seulement !
Je lui fais confiance et monte à bord en m’assurant qu’il enregistre le numéro de téléphone de Léon. Un sandwich cellophane et un café plus tard, j’atterris à l’aéroport Léon MBA de Libreville.
Je me rends au service de réclamation des bagages. On refuse de prendre ma déclaration car je n’ai pas de numéro de colis. C’est idiot mais je ne cherche pas à comprendre et laisse les deux employées reprendre leur bavardages. Désolé pour le dérangement !
Je m’installe alors au Sunset Beach Hôtel. Le vélo doit venir vendredi. Je profite du cadre idyllique offert par l’établissement (je pèse tous les mots de cette phrase), les pieds dans l’eau. Jeudi soir, je rencontre la famille de Lionel, l’ami d’un ami et assiste médusé aux préparatif de mariage du tonton : le règlement de la dot, les machettes, les marmites, les pagnes. La liste de mariage faite par la famille de la mariée n’en finit pas…

Ce vendredi midi, Edmond appelle : “C’est bon le vélo est embarqué et l’avion vient de décoller”. C’est un vendredi 13 mais je ne suis pas superstitieux. Je prends un taxi, direction l’aéroport. On m’indique le service de réclamation des bagages. J’entre.
- “Bonjour c’est pourquoi ?” C’est une dame plus âgée qui m’interroge. Les deux pipelettes ne sont visiblement pas là. Je lui explique.
- “Vous avez fait une déclaration ?”
- J’éclate de rire. Non, parce que figurez vous, on me l’a refusé !”
- “Mais il fallait en faire une, on en fait toujours une !” …Maison de fous !
Rigoler seulement !
Les bagages sont débarqués sur le tapis roulant. Les passagers viennent récupérer leurs paquets et les agents de douanes contrôler les contenus.
Autour de moi, de nombreuses amitiés soudaines et unilatérales prennent place dans un joli ballet d’hypocrisie. Le vélo ne vient toujours pas. J’interpelle un jeune agent. Il part vérifier. Le vélo est resté en soute. Il l’amène. En sortant, il me prend par le bras et me glisse à l’oreille :
- “La douane va vous embêter. Qu’est ce que vous pouvez donner ? Je vais vous aider à passer. Je connais quelqu’un.” Je refuse et passe, seul, devant le douanier.
- “Qu’est-ce que vous avez là ?
- Un vélo Monsieur.
- Neuf ?
- Non, pas vraiment. Il a déjà 10 j’ai at.000km au compteur.
- Allez y !
- Seulement ?
- Oui, allez y.
Résultat : le vélo roule mais le frein avant ne répond plus. La fuite hydraulique s’est aggravée dans le transport. Départ dimanche pour… Brazzaville.
Jeudi 21 juin 2012. Cotonou, Bénin.

Plouf ! Le plan bateau tombe à l’eau. Reste l’avion. Pourquoi pas le bus ?
Deux compagnies de cars assurent le voyage vers le Nigéria.
- La première traverse le pays mais refuse de me vendre un billet “parce qu’un Blanc, c’est trop de problèmes, trop de risques, ils sont capables de suivre le bus et de le dévaliser”. “Ils” ce sont les bandits nigérians. Alors si même les Béninois s’inquiètent de leur sécurité et de la mienne…Sans parler d’Al Quaida !
- L’autre compagnie accepte mais s’arrête à 1h du matin en gare routière de Lagos. Une gare routière la nuit, même à Ballan, c’est pas très rassurant. Alors dans la capitale du crime Ouest-africain, disons juste que ça craint.

Et le bateau alors ?
Au port, si j’étais chasseur dozo, je me métamorphoserais en container ou en réfrigérateur et je voyagerais sans entraves. Incapable de magie, et à moins de me glisser dans le container, impossible de monter à bord. “C’est proscrit” me répond le directeur d’une compagnie de fret béninoise.
On construit un monde où les marchandises circulent à la guise des expéditeurs. Pour les humains, repassez demain. Mais demain, c’est loin.
J’ai joué toutes mes cartes : l’ambassade du Nigéria, le directeur des chantiers navals du port autonome, un responsable du transit, les diverses compagnies maritimes, le match de foot des bleus à l’hôtel du port en espérant trinquer avec un capitaine…Rien à faire, les bleus ont perdu et la pêche n’est pas bonne. Rien ne sert d’accabler le poisson. On marche sur un fil…sans hameçon.
S’envoyer en l’air
C’est ce qu’il reste à faire avec les complications à tiroir que cela suppose : trouver un vol pas cher à destination d’un pays voisin : obtenir le visa pour ledit pays : si c’est le Gabon : retourner à l’ambassade à Lomé et si c’est le Cameroun : retourner à Accra et dans tous les cas faire une prolongation de visa au Bénin et obtenir le droit d’une deuxième entrée sur le territoire. Une fois cela assuré, acheter le billet, démonter le vélo et les sacoches et mettre tout ça en soute, coûte que coûte.

Voilà où j’en suis après une semaine passé à Cotonou (qui en langue fon veut dire ce qui est long et profond…effectivement on pourrait y rester coincé, la vie est douce par ici).
Je squatte dans l’entrepôt d’ENVIE BENIN, une boîte à responsabilité sociale qui gère le recyclage et la vente d’appareils électroménagers venus d’Europe (et qui cherche des partenaires en France soit dit en passant) après quelques nuits en auberge (le temps de trouver ce bon plan). Très bonne auberge d’ailleurs (“The Guesthouse”).
La ville est construite sur un marécage, les moustiques sont légions, l’influence musicale abidjanaise est bien présente et les zem, les motos taxis pétaradent du matin au soir. Envie de calme : l’océan est à côté. J’ai fait un entraînement de rugby sur la plage et j’ai parlé voyage / regard sur la différence aux mômes de l’école Lapins Bleus. Le défraiement régalera la soirée de soir, à la Béninoise (la bière locale). Joyeuse fête de la musique !
Jeudi 31 mai 2012. Abidjan.
Visas du Ghana et du Togo en poche, des petits princes dans les sacoches, pneus neufs et nouvelles plaquettes de freins, axe du pédalier resseré, yalah c’est bon on peut y aller. Direction Accra en longeant la mer.

Merci à Olivier et ses colocs. J’ai découvert une ville dans laquelle il est extrêmement difficile de ne pas nouer d’amitiés. Les ivoiriens d’Abidjan ont le contact plus que facile : deux mots échangés en appartée et on finit tous autant qu’on est à boire un verre au maquis.
Si les Dakarois sont de grands sportifs (on les voit courir sur la plage dès 6 h du matin) les Abidjanais sont de grands fêtards (on les voit en terrasse dès 6 h du soir). La preuve, c’est ici qu’on danse le zouglou ! Et s’il est faux de dire que Dakar ne vit pas aussi la nuit, je n’ai vu personne en jogging à Abidjan aux heures fraîches du matin…
“Prenez le maquis, pas la guerre” pourrait être la devise officieuse du pays qui goûte avec bonheur le fait de vivre à nouveau en paix. Devise par ailleurs bien plus sexy que le triptique officiel “union, discipline, travail” (qui sent les coups de fouet ; les coups d’Houphouët ?)
Maquisards de tous pays, unissons-nous !
Citoyens burkinabés. Venus en Côte d’Ivoire pour travailler au moment où l’économie fleurissait, ils sont pointés du doigt en période de crise. Victimes de la politique universelle de désignation de boucs émissaires et d’instrumentalisation de la peur. “On était obligé de se barricader quand les milices faisaient leurs descentes. On réclame la justice. Sans la justice, il ne peut pas y avoir de réconciliation !”
Passage vers la 20e minute, alors que je suis en voiture à circuler dans les rues d’Abidjan avec Quentin. Merci Anneka d’avoir prévenu mes proches :)
Jeudi 24 mai 2012, Abidjan, Côte d’Ivoire, pays de Tiken Jah, Alpha Blondy et des balayeurs balayés !!
Relié Yamoussoukro, capitale politique, à Abidjan, capitale économique en 2 jours de temps. Soit 250 kilomètres parcourus sur un goudron impeccable mais rudement vallonné. Il faut dire que j’étais motivé par l’idée d’arriver.
A l’entrée d’Abidjan, un béret rouge dresse sa barricade devant moi. “J’ai soif mon ami”. Moi aussi. Faussement naïf, je lui tend une bouteille d’eau. Je fais semblant de ne pas comprendre qu’il attend d’autres liquides. Impassible, je compte les secondes tandis que les véhicules s’accumulent derrière moi. Il me laisse finalement continuer, un peu déçu.
Olivier, copain de fac et journaliste, m’accueille. Rendez vous au café Chez Pako des 2 plateaux. J’attaque une coupe de crème glacée en l’attendant. Du chocolat et de la chantilly : je n’en avais plus vu depuis Dakar. Je fonds.
Puis on part au “maquis”, c’est-à-dire boire des verres en mangeant des brochettes d’escargots et du poulet braisé accompagné d’alloco, des bananes plantin frites. Un délice ! Laura, correspondante américaine pour divers médias anglo-saxons nous accompagne.
Au programme des prochains jours et dans l’ordre des priorités : repos, entretien du vélo et du matériel, concerts de reggae, visas, interventions pédagogiques et interviews, visite à l’OMAOC afin de dénicher quelques contacts dans les ports de Lomé et Cotonou, d’où je tenterai d’embarquer pour traverser le golfe de Guinée…en cargo ou bateau stop…Si vous connaissez un capitaine ou un skipper dans le coin, n’hésitez pas !
J’écris actuellement depuis le bureau local de l’AFP où Quentin, coloc d’Olivier, travaille et me propose de stocker mes données vidéos. Une aubaine car on est jamais à l’abri d’une rupture de disque dur. Cerise sur le gâteau : une connexion internet optimale qui me permet de vous faire profiter d’un bref aperçu, en images, des quelques jours passés en route.
Départ de Man, sous les nuages et sous traitement antipalu jeudi 17 mai

Nuit au barrage routier dozo, 18 km avant Duekoué en compagnie de deux guerriers et d’un chauffeur de camion tombé en panne juste à côté. Il s’appelle Aka, son rêve est d’aller en Afrique du Sud, le pays de Mandela. Il me rappelle que l’humanité est indivisible : on peut être né à deux endroits différents et vivre deux réalités divergentes et toutefois partager, aussi loin qu’on regarde, le même rêve et le même désir d’égalité. La nuit fut belle et poétique…

Visite du camp dozo à Duekoué et concert de Kora improvisé vendredi 18 mai. Le joueur chante mes louanges et remercie mes parents d’avoir donné naissance à un garçon comme moi. Papa, Maman, le message vous revient ;-)

Des bulles et du sucre pour avancer, dédicace au Grand Youki et à tous les copains qui capteront

Basilique Notre Dame de la Paix construite par feu Felix Houphouët Boigny à Yamoussoukro, lundi 21 mai. Vous avez dit folie des grandeurs ?

Fondation Felix Houphouët Boigny pour la paix, Yamoussoukro. Un bâtiment qui en jette !

Son responsable du centre de documentation m’explique que le rôle de la fondation est d’abord de présenter Felix sous l’angle de l’homme de paix, “car c’était aussi un homme de paix”. A noter le “aussi” (sic !)

Lundi 21 mai 2012. Yamoussoukro.

La route entre Man, Duekoué et Daloa est réputée dangereuse. Des coupeurs de route pillent les automobilistes. Ne sachant pas où dormir je trouve refuge auprès de Dozos.
Chasseurs traditionnels, ils assurent bénévolement la sécurité sur cette partie du territoire. Armés de fusils artisanaux, ils portent une ribambelle de gri-gris autour du cou ou accrochés à leurs vêtements.
Ils disent ne pas craindre les balles et pouvoir avancer même si on leur tire dessus. Ils disent aussi savoir se fondre dans la brousse et pister n’importe quel animal, fut-il un lion ou un malfrat.
Ils sont organisés en confrérie et agissent “pour le bien de l’humanité”. La nuit fut agréable, malgré la rudesse du banc en bois qui servait de matelas et la pluie qui nous surprit en plein sommeil, la bâche de l’abri ne s’avérant que peu étanche…