Mercredi 30 novembre. Ghazaouet. Fin du prélude africain en Algérie, après deux mois de voyage auprès des militants et des habitants de ce beau et grand pays.
Le bateau part dans deux heures en direction d’Almeria, Espagne. Un détour de plusieurs centaines de kilomètres pour cause de fermeture de frontière avec le Maroc.
J’ai trouvé un “couch” pour ce soir chez un étudiant, et je devrais également retrouver Fabien en route comme moi vers le Sénégal. Merci à toutes celles et ceux qui m’ont aidé jusqu’ici et qui ont fait de ce séjour une aventure sans fausses notes.
L’aventure continue. En attendant les nouvelles prochaines, vous pouvez écouter Allô La Planète. Eric Lange a eu la bonne idée d’appeler quand j’étais dans le désert à Taghit, en bivouac avec Slim. Expérience surréaliste d’être au milieu de nulle part, entouré de dunes et d’étoiles, et en même temps connecté au monde…
Prenez soin les uns des autres. Julian
Article écrit pour le MRAP de Lille
Les Africains d’Algérie
Le racisme est souvent une histoire de couleur de peau. Il est plus simple – et d’autant plus réducteur – de s’attacher à ce caractère qu’à celui, par exemple, de la couleur des yeux. Le regard peut être trompeur et St Exupéry d’observer : « on ne voit bien qu’avec le cœur ».
Dans un monde idéal – le MRAP n’existerait pas – on aurait pu concevoir l’absence de racisme en Algérie. Colonisés, expropriés, francisés, écrasés sous le « fardeau de l’homme Blanc », ses habitants, stigmatisés par des lois ségrégationnistes et reconnus dans le code de l’Indigénat comme « sujets » et non comme Citoyens de droit, s’émancipent en 1962. Algériennes et Algériens arrachent l’Indépendance au nom d’idéaux universels et au prix d’une Révolution qui aurait pu laisser penser qu’il en était fini des discriminations.
Les « Africains ». C’est ainsi qu’on désigne les Noirs en Algérie.
Comme si l’Algérie n’était pas en Afrique…
Pourtant celles-ci ne disparaissent pas avec le départ des anciens colons. Véhiculées par des expressions du langage courant, elles surgissent au détour du verbe et témoignent d’un ancrage profond dans les mentalités. Les « Africains ». C’est ainsi qu’on désigne parfois les Noirs en Algérie. Comme si l’Algérie n’était pas en Afrique ; comme si les Noirs, par essence, ne pouvaient être algériens ! Cette métonymie usuelle révèle un mépris certain. Plus globalement, elle pose la question de l’identité du pays.
Officiellement, « l’Algérie, terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, est un pays arabe, méditerranéen et africain. Les composantes fondamentales de son identité sont l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité ». Voilà pour le préambule de la Constitution. En réalité, le Tamazigh n’est pas reconnu comme langue officielle et ne devient « langue nationale » qu’en 2002 ; après 40 années de revendications. Elle est pourtant la langue des peuples originels d’Afrique du Nord : ceux que les Grecs de l’Antiquité appelaient les « barbares » (qui a donné « Berbères »), et qui se nomment Amazigh, c’est-à-dire « hommes libres ».
Parler d’Africains pour désigner les Noirs reflète une conception restreinte de l’identité algérienne (et africaine à fortiori). Une conception qui revient de facto à nier l’africanité de la population, comme par exemple son amazighité, et rattacher – pour caricaturer – l’Algérie à l’Arabie. Au quotidien, elle propage un racisme envers les Noirs, algériens ou étrangers. Une insolente discrimination au faciès, consubstantielle de l’exploitation dont se retrouvent victimes les immigrés Noirs originaires d’Afrique subsaharienne, de passage en Algérie, sans papiers, dans l’attente d’un moyen d’embarquement pour l’Europe.
L’Algérie est un carrefour. A la croisée des chemins et des civilisations numide, phénicienne, romaine, ottomane, occidentale, elle est une mosaïque de cultures et d’histoire. Depuis la partition du Soudan en juillet 2011, elle est devenue le plus grand Etat d’Afrique.

Les Africains d’Algérie ne sont pas ceux que l’on croit. Ici un jeune ivoirien sur la route de l’exil, travaillant dans un ascenseur. Alger, Novembre 2011.
Lundi 21 novembre. Taghit.

L’enchanteresse adossée aux dunes du Sahara. Sable couleur saumon sur ciel bleu azur. Une mer infinie de minuscules grains polymorphes comme autant de destins sur la Terre.

Univers paisible, tellement sensible aux murmures du vent, indifférent aux vrombissements de la vitesse, calme, reposant.

Au coeur du vieux Ksar une Maison d’Artistes d’expression, d’exception, construite en argile et en bois, abrite de délicieux instants d’évasion.

Décors composé de peintures, de tentures, de sculptures, de toute sorte d’instruments de musique du monde.

Ceux qui l’habitent sondent la gamme du bonheur, de l’authenticité, du partage fraternel.

S’ils se lèvent au matin c’est dans l’idée d’admirer le soleil se coucher.

Lorsque les derniers rayons invitent les premières étoiles à danser, que la lumière flamboie et l’Erg plonge dans l’obscurité.

Lundi 14 novembre. Alger. Visite jeudi dernier de la cité balnéaire de Bordj El Kiffan (anciennement Fort de l’eau), dans la baie d’Alger.

Retour nostalgique pour Jacky, né ici, il y a 56 ans. Sur la place centrale, un ancien l’interpelle :
- quelle famille ?
- Piris.
Il réfléchit…
- Mais bien sûr ! Piris le maçon !

A 76 ans, Ahmed Ouazeni, dit “Rapide” parce qu’il livrait les journaux en moins de deux, se souvient de mon arrière grand-père. Il évoque des noms, des lieux, que seuls mon père et lui reconnaissent. Il nous entraîne au cimetière français. Les tombes sont là, en piteux état, derrière un portail déglingué. Nous retrouvons le tombeau familial.

Le gardien nous fera signer un cahier pour témoigner de notre visite et de la reconnaissance de son travail. La ville a beaucoup changé, un tramway la relie à la périphérie d’Alger, tandis que de nombreux immeubles ont émergé. Nous retrouverons la maison, devenue propriété de la gendarmerie, le cabanon et l’école qui accueillaient mon père. Séquence émotion.

Partis en 1963, Jacky se souvient du jour de l’Indépendance. “La foule descendait la rue en chantant et en agitant les drapeaux”. Les témoins français de cet évènement historique sont rares. Beaucoup avaient déjà rejoint la France. A Fort de l’Eau, les communautés françaises et arabes semblaient cohabiter en bonne intelligence. En tout cas, Ahmed Ouazeni ne garde aucune rancoeur, bien au contraire. “Nous mangions des brochettes après la plage, sur la place, il y avait les bals”. Le vieux aussi est nostalgique lorsqu’on lui rappelle sa jeunesse. Et généralement, on ne retient que les bons souvenirs…
Lundi 31 octobre. Alger. A la veille de l’anniversaire de la Révolution, retour en humour avec Fellag sur les relations franco-algériennes. Ici l’humoriste est une référence. Quasi inconnu en France ? Il a pourtant le mérite de décomplexer l’histoire, quitte à hérisser quelques moustaches. A découvrir ! Bons baisers d’Alger la blanche. E & J.
Mardi 11 octobre. Aïn Fakroun, confins de l’Atlas tellien, porte des Aurès. Hebergé par Madani depuis lundi, ami chaoui rencontré en mer, linguiste et homme d’affaires.
Passé un chaleureux - très chaleureux - séjour à Guelma, puis Oued Zenati, chez Momo, libre penseur dont la bibliothèque regorge de véritables trésors : la Bible, le Coran, des essais philosophiques, des romans, des bandes dessinées et une panoplie de vinyles… Tout ce qu’on ne trouve pas à la bibliothèque locale - excepté le Coran.

D’ailleurs, ni cinéma, ni théâtre : à Oued Zenati, l’évasion intellectuelle est restreinte ; le dialogue interculturel limité. A l’entrée d’un restaurant, un policier alerté par un collègue en civil (ou citoyen trop zélé) vient s’enquérir du but du séjour et vérifier mon passeport. Parce que logé dans la famille des propriétaires, il menace : accueillir chez soi un étranger sans l’avoir déclaré est passible d’amende.

La police veille. Chaque entrée de wilaya (préfecture) est filtrée par un barrage. La nuit, les voitures ralentissent, phares éteints, lumière interne allumée : réminiscence des années noires. A vélo, je suis systématiquement arrêté. Plutôt par curiosité et amusement. Les touristes sont aussi rares que les divertissements. Je repars avec une tape sur l’épaule et des encouragements !

Aïn Fakroun tient son nom de la montagne voisine. Il signifie “l’oeil de la tortue”. L’imaginaire local voit dans la forme du massif boisé un reptile à carapace. Les journaux francophones algériens font leurs édito sur la primaire socialiste : “victoire de la démocratie et revitalisation de celle-ci”. L’UMP, elle, ne le voit pas du même oeil. Du fond de sa carapace, elle feint de ne pas percevoir le progrès à l’oeuvre. Âne ou tortue ?

Jeudi 06 octobre. Annaba. Quitté Marseille le vague à l’âme sur une mer d’huile. Les voitures sont en surpoids, les conducteurs pressés d’embarquer. Le vélo détonne dans cet univers d’échappement. “Non Monsieur, ce n’est pas ici, vous devez prendre la porte d’entrée piéton”. Demi-tour et 2 km plus loin : “Non Monsieur les vélos embarquent avec les véhicules”. L’absurde pousse au rire et la guichetière à la raison. “Bon puisque vous êtes là…”

Les voyageurs s’agitent tout autour. Ils refusent de payer les porteurs qui se chargent de tout surplus aux deux seuls sacs par personne autorisés. Surtout, ils veillent à ne pas accepter les chariots. “Pour le vélo, c’est 10 euros. Voyez l’affiche, normalement c’est 15, pour vous je fais un prix”. Un écriteau affiche “sacs portables : 10 euros. Le reste : de gré à gré”. Les négociations vont bon train. Marseille première ville d’Afrique.

Sur le pont c’est la course. Entrer le premier, trouver la meilleure place. Les couvertures sont jetées dans les moindres recoins, les couloirs, les vestibules. Certains s’installent même dans les étagères prévues, à priori, pour les bagages. Ils dorment. Ils ne relèveront le nez qu’à 7h le lendemain, à quelques miles des côtes nord-africaines.

Seul “blanc-blanc” à bord sur un vélo blanc (la désignation au faciès est une question d’échelle, les algériens se disent blancs comparativement aux “africains”, sous-entendus les “noirs”) on me reconnait et on m’interpelle. Le téléphone arabe fonctionne à merveille en vase clos. Alors que je ne lui ai pourtant pas parlé du projet, un voisin de salon explique à un inconnu que ma destination est Dakar et le prix du vélo 1000 euros. Surréaliste.

Le contact est facile, la soirée pleine de rencontres. Au matin, les dauphins accueillent le lever du soleil par quelques sauts enjoués. L’agitation qui avait disparu la veille reprend de plus belle. Le hall n’est plus qu’un grand garage dédié à l’entrepôt des sacs de jute, des valises neuves achetées pour l’occasion, des malles et leurs propriétaires.

Enfin les portes s’ouvrent. Embouteillage à la sortie. J’attends patiemment et bénéficie de l’expérience de Madani pour faciliter mon premier contact avec les autorités portuaires. Un des douaniers responsable est son ami d’enfance. Je glisse de guichet en guichet, de formulaire en formulaire comme un poisson dans l’eau grâce à son aide. Lui, glisse un billet dans la main de l’officier une fois la rue gagnée. Tout est affaire de réseau en Algérie, de corruption également.

Madani accompagnent mes premiers pas dans la ville. Marseille puissance 10. Il me fait asseoir à l’Ours polaire, un kiosque qui vend des créponnets (sorbet citron) dans une ambiance de guinguette parisienne. L’air est doux sous les figuiers. On se croirait dans les années 50, sauf qu’on est sur le “cours de la Révolution”. Il part rejoindre son neveu. Rendez-vous à Aïn Fakroun.

Mohammed (militant démocrate au MDS, ci-dessus en photo) arrive quelques instants plus tard, l’ami d’une amie d’un ami militant au Mouvement de la Paix, mis en contact par Véra (merci!). Direction la corniche, repas copieux en bord de mer, puis visite des hauteurs. Le décors est splendide, dommage que les acteurs abandonnent leurs déchets en pleine nature : plastique en tout genre, bouteilles en verre, l’écologie est une théorie bonne pour les Européens.

On ne croise pas un vélo. Le pétrole, comme partout, a considérablement modifié les habitudes. “Que faire quand il n’y en aura plus ?” se demande mon hôte. Content d’abordé la question, je lui explique le fil rouge du projet. “Ce n’est pas comparable, l’économie en France produit de la richesse, alors qu’en Algérie, tout n’est qu’une fiction. Mis à part les hydrocarbures, nous n’avons pas grand chose”.

Il a raison. Nos problèmes européens de consommer mieux ne sont pas directement les leurs. Les Algériens mangent bio malgré eux. Toutefois l’entreprise espagnole Fertiale qui produit de l’ammoniac depuis le port industriel d’Annaba est une réalité pour les enfants asthmatiques du quartier d’El Bouni. Elle l’est également pour les agriculteurs méditerranéens.

Reprise du vélo demain, vendredi. Des contacts m’attendent à Guelma (hammam à la source prévu), Aïn Fakroun (visite des ruines romaines), Bordj Bou Arreridj (dédicace au grand père) et Sétif (quelle place accordée à l’histoire ?), avant Alger. Algérie terre d’accueil. Et préface du voyage de l’Amitié entre les peuples.
Mardi 13 septembre. A deux jours du départ, règle les ultimes préparatifs. Appelé le Consulat d’Algérie à Lille, pour prendre des nouvelles du visa toujours pas accordé. Alger planche encore, semble-t-il, sur l’itinéraire : Marseille - Annaba - Constantine - Sétif - Bordj Bou Arréridj - Alger pour les grandes étapes. Soit 600 km une fois débarqué dans l’ancienne Bône. Simple lenteur administrative, sans aucun doute…