English / I came back to Lille in March. On 21st, MRAP crew organized an event to celebrate and offered me this paininting from French artist Philippe Hollevout, which I’m very proud and happy to share back on this blog !
Français / Revenu à Lille en mars, le 21 les copains du MRAP avaient organisé une soirée de retour. Ils m’ont offert cette toile de l’artiste peintre Philippe Hollevout. Je suis fier et heureux de la partager en retour sur ce blog !
Lundi 17 septembre 2012, Gaborone, Botswana.

On compte au Botswana plus d’elephants que d’habitants. Meme en longeant la route nationale qui relie Kasane, Francistown et Gaborone, la capitale, la rencontre avec des hominides est rare. Quelques babouins a la rigueur…



Apres deux jours et deux nuits passes dans le parc Chobe (au Nord du pays) a tutoyer les giraffes, chatouiller les impalas et detaler sous les crocs aceres d’un lion, je retrouve le gout de la solitude et quelques vieux reflexes de bedouin abandonnes dans un Sahara lointain : transporter 8 litres d’eau potable, de la nourriture pour plusieurs jours, rouler de facon rectiligne dans un vaste neant : le Kalahari cette fois; toujours sous un soleil de plomb.


En une semaine, j’avale pres de 1000 km et franchi le parallele Sud, le tropique du Capricorne. Avec celui du Cancer et l’equateur, c’est un trophe de plus a la collection, le dernier, mais pas des moindres.

Me voila desormais aux portes de l’Afrique du Sud apres une annee passee a contempler le monde, ce tableau magnifique, a travers le cadre d’un velo; a progresser lentement et mesurer metre apres metre, kilometre apres kilometre, le chemin parcouru et a parcourir.

D’ici, je peux voir les premieres montagnes de Limpopo et deviner Joburg et Soweto. Surtout, je peux regarder derriere et revisiter chaque place, chaque village traverses. Et tout au bout apercevoir la case d’ou je suis parti et ma tribue. Oui le monde est un village global, aussi infiniment grand qu’il est infiniment petit.

Retour prevu en fevrier, le billet est reserve. D’ici la, je vais m’installer a Soweto (Pimville) chez la maman d’une amie d’un ami d’amis (si un jour Jean Pierre me propose de gagner des millions en passant un appel a un ami, je serais bien embete de choisir ; Many thanks to Bongo and all the Romain familly) et investiger l’anti-racisme et -racialisme de plus pres. Puis je troquerai mon Bike contre une paire de chaussures et un sac a dos pour gambader en Namibie. Enfin, Mein Party Kapitain me rejoint et on ira voguer a Madagascar. Y a plus degueu comme programme, je sais…
PS : clavier qwerty sans les accents
Jeudi 31 mai 2012. Abidjan.
Visas du Ghana et du Togo en poche, des petits princes dans les sacoches, pneus neufs et nouvelles plaquettes de freins, axe du pédalier resseré, yalah c’est bon on peut y aller. Direction Accra en longeant la mer.

Merci à Olivier et ses colocs. J’ai découvert une ville dans laquelle il est extrêmement difficile de ne pas nouer d’amitiés. Les ivoiriens d’Abidjan ont le contact plus que facile : deux mots échangés en appartée et on finit tous autant qu’on est à boire un verre au maquis.
Si les Dakarois sont de grands sportifs (on les voit courir sur la plage dès 6 h du matin) les Abidjanais sont de grands fêtards (on les voit en terrasse dès 6 h du soir). La preuve, c’est ici qu’on danse le zouglou ! Et s’il est faux de dire que Dakar ne vit pas aussi la nuit, je n’ai vu personne en jogging à Abidjan aux heures fraîches du matin…
“Prenez le maquis, pas la guerre” pourrait être la devise officieuse du pays qui goûte avec bonheur le fait de vivre à nouveau en paix. Devise par ailleurs bien plus sexy que le triptique officiel “union, discipline, travail” (qui sent les coups de fouet ; les coups d’Houphouët ?)
Maquisards de tous pays, unissons-nous !
Jeudi 24 mai 2012, Abidjan, Côte d’Ivoire, pays de Tiken Jah, Alpha Blondy et des balayeurs balayés !!
Relié Yamoussoukro, capitale politique, à Abidjan, capitale économique en 2 jours de temps. Soit 250 kilomètres parcourus sur un goudron impeccable mais rudement vallonné. Il faut dire que j’étais motivé par l’idée d’arriver.
A l’entrée d’Abidjan, un béret rouge dresse sa barricade devant moi. “J’ai soif mon ami”. Moi aussi. Faussement naïf, je lui tend une bouteille d’eau. Je fais semblant de ne pas comprendre qu’il attend d’autres liquides. Impassible, je compte les secondes tandis que les véhicules s’accumulent derrière moi. Il me laisse finalement continuer, un peu déçu.
Olivier, copain de fac et journaliste, m’accueille. Rendez vous au café Chez Pako des 2 plateaux. J’attaque une coupe de crème glacée en l’attendant. Du chocolat et de la chantilly : je n’en avais plus vu depuis Dakar. Je fonds.
Puis on part au “maquis”, c’est-à-dire boire des verres en mangeant des brochettes d’escargots et du poulet braisé accompagné d’alloco, des bananes plantin frites. Un délice ! Laura, correspondante américaine pour divers médias anglo-saxons nous accompagne.
Au programme des prochains jours et dans l’ordre des priorités : repos, entretien du vélo et du matériel, concerts de reggae, visas, interventions pédagogiques et interviews, visite à l’OMAOC afin de dénicher quelques contacts dans les ports de Lomé et Cotonou, d’où je tenterai d’embarquer pour traverser le golfe de Guinée…en cargo ou bateau stop…Si vous connaissez un capitaine ou un skipper dans le coin, n’hésitez pas !
J’écris actuellement depuis le bureau local de l’AFP où Quentin, coloc d’Olivier, travaille et me propose de stocker mes données vidéos. Une aubaine car on est jamais à l’abri d’une rupture de disque dur. Cerise sur le gâteau : une connexion internet optimale qui me permet de vous faire profiter d’un bref aperçu, en images, des quelques jours passés en route.
Départ de Man, sous les nuages et sous traitement antipalu jeudi 17 mai

Nuit au barrage routier dozo, 18 km avant Duekoué en compagnie de deux guerriers et d’un chauffeur de camion tombé en panne juste à côté. Il s’appelle Aka, son rêve est d’aller en Afrique du Sud, le pays de Mandela. Il me rappelle que l’humanité est indivisible : on peut être né à deux endroits différents et vivre deux réalités divergentes et toutefois partager, aussi loin qu’on regarde, le même rêve et le même désir d’égalité. La nuit fut belle et poétique…

Visite du camp dozo à Duekoué et concert de Kora improvisé vendredi 18 mai. Le joueur chante mes louanges et remercie mes parents d’avoir donné naissance à un garçon comme moi. Papa, Maman, le message vous revient ;-)

Des bulles et du sucre pour avancer, dédicace au Grand Youki et à tous les copains qui capteront

Basilique Notre Dame de la Paix construite par feu Felix Houphouët Boigny à Yamoussoukro, lundi 21 mai. Vous avez dit folie des grandeurs ?

Fondation Felix Houphouët Boigny pour la paix, Yamoussoukro. Un bâtiment qui en jette !

Son responsable du centre de documentation m’explique que le rôle de la fondation est d’abord de présenter Felix sous l’angle de l’homme de paix, “car c’était aussi un homme de paix”. A noter le “aussi” (sic !)

Lundi 21 mai 2012. Yamoussoukro.

La route entre Man, Duekoué et Daloa est réputée dangereuse. Des coupeurs de route pillent les automobilistes. Ne sachant pas où dormir je trouve refuge auprès de Dozos.
Chasseurs traditionnels, ils assurent bénévolement la sécurité sur cette partie du territoire. Armés de fusils artisanaux, ils portent une ribambelle de gri-gris autour du cou ou accrochés à leurs vêtements.
Ils disent ne pas craindre les balles et pouvoir avancer même si on leur tire dessus. Ils disent aussi savoir se fondre dans la brousse et pister n’importe quel animal, fut-il un lion ou un malfrat.
Ils sont organisés en confrérie et agissent “pour le bien de l’humanité”. La nuit fut agréable, malgré la rudesse du banc en bois qui servait de matelas et la pluie qui nous surprit en plein sommeil, la bâche de l’abri ne s’avérant que peu étanche…
Vendredi 20 avril 2012. Labé, Guinée.
Après Kédougou, rejoins le poste frontière sénégalais de Ségou. La police me loge et me nourrit dans cet hameau enclavé, soutenu par le PAM (programme alimentaire mondial). Je profite d’une journée de repos pour me baigner au pied de la cascade de Dindéfélo. Magique.

La première ville de Guinée est dénommée Lougué. Une journée de grimpe pour l’atteindre. Par endroit, la piste est tellement écharpée qu’il faut descendre et pousser le vélo. Lamine m’aide sur les premiers km. Quelques heures plus tard et dix litres de sueur en moins, j’atteins la Guinée. Il fait chaud, les gendarmes roupillent. Il me faut réveiller le sergent pour faire tamponner mon visa. Il se lève de mauvais poil, dans son débardeur blanc troué, et allume une clope. “Il faut attendre le chef”. On attend. Le chef arrive et me sermonne sur la tenue du passeport. “Chez nous ça doit être ordonné”. Tu parles…

La montagne ne s’arrête pas là. Il faut encore pousser. C’est dur. Je croise Gilbert et sa soeur, un phacochère sur la tête. Ils m’invitent à dormir chez eux. Il sont des forestiers (originaires du Sud) saisonniers venus cultiver l’arachide par ici. Je loge dans leur case provisoire et dans le plus profond des profondeurs de l’Afrique. Ni route, ni électricité, ni rien d’ailleurs si ce n’est le cadre naturel préservé des âges. Le panorama est splendide. A ma vue, les gosses se marrent ou se taillent en courant. Un blanc ?! Et s’il n’avait pas d’âme ?

Je continue de pousser le lendemain. En fin de journée je craque. C’est trop dur. Je rebrousse chemin et demande l’asile dans un village. Je découvre un jardin d’Eden où l’on se nourrit uniquement de ce que produit la terre et qui tombe des arbres. Les mangues ont un goût de miel, les branches croulent sous leur poids. Deux frangins m’hébergent sur le pas de leur case. Je reste une journée pour profiter du lieu, unique. Un paradis sur terre, mais tellement enclavé. La population souffre du manque de développement. Les politiciens jouent de la corde éthnique : diviser pour mieux régner. Quant à mon étude du racisme, la Guinée vallait le détour. Le projet trouve un écho très positif auprès des citoyens.

Je poursuis mon chemin vers Mali ville, passe le Mont Loura, saluant au passage La Dame de Mali qui trône à 1500 m d’altitude (photo ci dessus). Chaque soir, je trouve un hébergement dans un village. On m’accueille avec des mangues et le sourire. C’est toujours le même scénario. Je croyais connaître l’hospitalité. Ce n’était rien comparé à ce que je vis ici. Les Peuls du Fouta Djalon ont le coeur sur la main et la main assez large pour en contenir plusieurs.

La Guinée est le pays des superlatifs : le plus riche géologiquement (or, diamants, fer, beauxite, pétrole…) et le plus pauvre économiquement (qui en profite alors ?), le moins développé et le plus chaleureux (il faudra qu’on m’explique pourquoi ceux qui n’ont rien savent donner, et non l’inverse), le plus montagneux et le plus beau que j’ai vu jusqu’à présent.

En attendant l’ouverture du cyber, deux jeunes m’accostent. On discute un peu, ils décident de m’inviter chez eux et de me présenter l’école où ils ont étudié demain. Je fais donc halte à Labé.

Au programme ensuite : direction la forêt, le Sud de la Guinée. Il parait que les populations y ont conservé leurs traditions mystiques et culturelles. Je devrais y arriver en même temps que le début des pluies. Ça réserve sans doute de belles anecdotes. A Labé j’ai retrouvé le goudron et les montagnes se tassent peu à peu. La route devrait être plus facile…
Le baobab est un mangeur d’huîtres. Il se nourrit des nutriments calcaires qu’il trouve dans le sol.
Il existe à Fadiouth (petite côte, proche de Joal) une île formée uniquement de coquillages. L’île est un cimetière où poussent de nombreux baobabs.
Selon la tradition serère (ethnie sénégalaise peuplant le Sine Saloum), les morts étaient enterrés sous un tumulus de coques.
La planète du Petit Prince qui contenait trois baobabs devait être drôlement calcaire et le Petit Prince, peut-être un sacré amateur de fruits de mer !
“Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire” dixit Nicolas Sarkozy. C’était en juillet 2007 dans un amphitéâtre de l’Université Cheikh-Anta-Diop à Dakar, Sénégal. Ces mots ont eu l’effet d’une bombe médiatique. Déflagration raciste ou simple maladresse ? J’ai posé la question aux Dakarois. Analyse et opinions.

Sommaire
1) Elements de cadrage
2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain
3) Raciste le discours ?
4) Ce qu’en disent les jeunes Africains
5) Ce qu’en pensent leurs professeurs
6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination
(Article à retrouver en partie dans les futures pages du Ch’tITOYEN, journal du Mrap Nord - Pas de Calais)
1) Eléments de cadrage
Nouvellement élu Président de la République française, Nicolas Sarkozy s’adresse depuis Dakar à “l’Afrique toute entière”. En particulier aux jeunes.
On pouvait s’attendre au pire après une campagne électorale marquée par la progression des idées xénophobes. Avait-on raison ? Henri Guaino était à la plume, Sarko au micro.
Après une brève introduction de bienséance (“Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte”) Sarkozy qualifie l’esclavage et la traite négrière de crimes commis contre l’humanité. Crimes par ailleurs reconnus comme tels en droit français depuis la loi Taubira de 2001.
Il indique ensuite les fautes et les apports positifs du colonialisme, fidèle à l’esprit contreversé de la loi du 23 février 2005. Enfin il affirme qu’il n’est pas venu parler de “repentance”. Autrement dit, il ne demande pas pardon car il faut tourner la page.
Pour autant, le droit de tourner la page ne s’accompagne pas, dans son discours, du devoir de s’en souvenir et surtout de l’enseigner.
Le devoir de mémoire, responsabilité morale, est une notion bien comprise en Allemagne démocratique. Chez Sarkozy, elle semble passée sous silence. Doit-on le regretter ? On en a le droit quand on sait le peu de place accordé au commerce triangulaire et la colonisation dans les manuels scolaires. Mais passons…
Dans le discours, la colonisation est reconnue comme “une grande faute” à l’origine “d’une destinée commune” qui fait des Africains les héritiers de la civilisation européenne, en plus de la leur. ”Des metisses culturels” approuverait Senghor. Et Sarkozy de reprendre le concept d’Eurafrique comme réalisation géopolitique souhaitable de cette destinée ; l’Union pour la Méditérannée en étant l’étape préliminaire.
A cet instant, on ne peut pas parler de racisme. Encore moins de fascisme puisqu’il prononce “la pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme”. Mais alors pourquoi tout ce bruit médiatique ?
2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain
Répondant au complexe d’infériorité réel ou supposé des jeunes Africains, le Président français veut rassurer : “vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, (…) elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, (…) elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’Homme moderne, (…) elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.”
C’est ici que le bas blesse : “Homme moderne” versus “Homme africain” ; sous entendu : Homme occidental, résolument moderne, versus Homme africain, pré-moderne. Et Sarkozy de poursuivre sa lecture : ”l’Homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’Homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.”
Préjugé ? Il semblerait… Complexe de supériorité ? Assurément : pourquoi parler d’Homme moderne pour désigner l’Homme dont il est question ici en opposition à l’Homme africain, c’est-à-dire l’Homme européen ?
Puis il enfonce le clou et souffle aux rédactions la une de leurs prochains titres : “Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’Homme échappe à l’angoisse de l’Histoire qui tenaille l’Homme moderne mais l’Homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’Homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.”
Propos réducteurs et humiliants : l’Africain est un paysan ; son art de vivre l’empêche d’accéder à la modernité, “de s’élancer vers l’avenir” ; passible et enfermé dans le passé.
3) Raciste le discours ?
Henri Guaino feint de se poser la question dans une tribune publiée un an après. Il appuie son argumentation sur une définition du racisme qu’il restreint à dessein : une conception biologique qui concoit l’humanité en plusieurs races pouvant être hiérarchisées ; une sorte de darwinisme social où le génome dominant asservit les plus faibles.
Or cette définition du racisme est datée. La science a prouvé l’unité du genre humain et les idéologues racistes ont depuis fondé leur argumentation sur une conception culturelle de la différence : puisque la science affirme qu’il n’y a qu’une seule race - l’espèce humaine - la division se fait par la culture, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs qui animent une civilisation. A ce titre, toutes les civilisations ne se vaudraient pas : certaines seraient archaïques, d’autres modernes. Cela vous rappele quelque chose ? Glissement lent dans ce que Samuel Huntington appelle le “choc des civilisations“…
Dans le discours de Dakar, il ne s’agit nullement d’un racisme scientifique affirmant que les Africains sont inférieurs aux Européens biologiquement. Nous le concedons volontiers.
Il s’agit d’un racisme culturel qui renvoit l’Homme africain à un état primitif. Il n’aurait ni le même rapport au temps, à l’Histoire, ni la même idée de progrès que les Occidentaux. Cet Homme serait par essence confiné hors de la “modernité”, à un rang inférieur dans l’échelle de valeur sarkozyste : celle de cultivateur.
Guaino se débat : “A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.” Même s’il est bel et bien urbain, et ce depuis trois générations, l’Homme africain reste, dans cette logique déconcertante, un paysan héréditaire incapable de vivre la modernité.
Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’on appelle “modernité”. Certes, l’Afrique accuse du retard dans la compétition économique globale. Mais un retard dû au comportement de certains de ses chefs d’Etat, ainsi qu’aux relations d’ingérence néocoloniales qui les lient aux anciennes puissances impériales.
Pourquoi Sarkozy, en ami, ne vient-il pas plutôt annoncer la fin de la “Françafrique”, ces réseaux de l’ombre qui assurent les élections des uns et des autres en contrepartie de juteux marchés ? En lieu et place d’autocritique, il préfère donner la leçon aux Africains.
Par ailleurs, le retard économique de l’Afrique est contrebalancé par un formidable tissu de solidarité sociale : un filet de résilience qui lie les uns aux autres et au grand tout de l’univers.
Si “modernité” rime avec “individualisme” et “ultralibéralisme”, éspèrons que les Africains n’y entrent jamais totalement et que les Européens en sortent un peu un jour.
Au final, ce qu’on perçoit de la “modernité” de Guaino et Sarko n’a rien à voir avec l’Histoire. Elle est une idéologie économique et politique. Un système de valeurs qui n’a pas encore (assez pour Guaino et Sarko) destructuré les sociétés africaines au point de non retour. Doit-on s’en plaindre ?
4) Ce qu’en disent les jeunes Africains
Les jeunes Africains sont pleinement conscients d’appartenir à un village global, uni et ramifié numériquement (télévision, Internet, Facebook), métissé culturellement. Ils ont aussi le désagréable sentiment d’être parmi les derniers à ne pas pouvoir circuler à leur guise sur la planète. A juste titre !
Alors que j’anime une discussion avec des lycéens de Yeumbeul (banlieue dakaroise), une jeune fille de terminale s’emporte contre l’injustice : “avec l’immigration choisie, on ne nous accorde plus aucun visa pour la France. Pourquoi vous, lorsque vous venez au Sénégal, personne ne vous demande rien ?”
Une autre, au fond de la classe, prend la parole : “le discours de Sarkozy, c’est une insulte !”
Un jeune homme l’appuie : “pourquoi il vient nous dire ça ? On sait que l’Afrique a des problèmes, mais là il ne nous aide pas. Pourquoi il nous enfonce comme ça ? A quoi ça sert ?”
Les jeunes sont scandalisés. A la fin de la discussion, une élève lève la main : “je voudrais vous remercier d’être venu. Quand j’étais plus jeune, je ne connaissais pas l’histoire, le colonialisme, l’esclavage, etc. Je n’en voulais à personne. Mais en apprenant ce que les Blancs ont fait à nos ancêtres, après, j’ai eu comme la haine. Grâce à la discussion, je comprends que tous les Français ne son pas racistes !”
J’accuse le coup et lui réponds : “ça me fait plaisir et en même temps extrêmement mal ce que tu dis. Tous les Français ne sont pas racistes, certains sont même conscients du fait que le racisme, en France, constitue une vieille tradition…”
Besoin impérieux de croiser les regards pour mieux se comprendre.
5) Ce qu’en pensent leurs professeurs
Ndof est un jeune professeur de philosophie : “on commence le programme par enseigner aux élèves ce qu’on appelle Le préjugé raciste, c’est-à-dire qu’on relève dans les écrits des grands philosophes occidentaux les idées racistes qui ont servi à justifier l’esclavage et la colonisation. ” Friedrich Hegel, David Hume, Levy Brühl sont ainsi passés au crible.
Il poursuit : “dans son discours, Sarkozy s’inspire justement d’un passage aujourd’hui contreversé de La Raison de l’Histoire écrit par Hegel. Le passage dit en substance que les Noirs n’auraient pas le même rapport à l’Histoire, ce qui les maintiendraient hors de la marche de la modernité”.
L’enseignant se demande ce que recherche Nicolas Sarkozy. “Pourquoi ? Oui pourquoi dire cela ? Franchement, c’est la question que je me pose…”
6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination
Pour finir, je rencontre Mamoussé Diagne, ancien Ministre et maître de conférence à l’Université de Dakar.
Le philosophe a co-écrit l’ouvrage collectif “L’Afrique répond à Sarkozy”. Son article s’intitule “L’ignorance n’excuse pas tout”. ”C’est un discours paternaliste. Et à quoi sert le paternalisme si ce n’est maintenir un rapport de domination ?”
Dans la tribune qu’il publie pour se justifier, Guaino tempère : “L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?”
Il ne s’agit nullement de nier l’apport de la civilisation africaine au grand métissage intellectuel et culturel de l’humanité, et ce depuis la nuit des temps où l’être humain apparut sur le continent, depuis la civilisation égyptienne, etc. Que ce dernier soit jugé insuffisant relève uniquement de la suffisance de Monsieur Guaino et de l’ignorance de Monsieur Sarkozy ; malheureusement porte-voix officiels de la France.
Cette amitié est pourtant la condition sine qua non à l’achèvement dans les coeurs et dans les têtes, dans le droit et les pratiques, du cosmopolitisme indispensable aux solutions que l’humanité entière doit apporter aux problèmes écologiques, globaux, qui se posent. L’amitié entre les peuples.
Si Sarkozy expliquait que certaines valeurs africaines (qui ne sont d’ailleurs pas propres aux Africains mais par essence universelles) sont un rempart à l’asservissement de l’Homme (tout court et non pas Homme moderne à moins que l’Homme moderne, en réalité, ne soit l’Homme cosmopolite), il dirait juste.
Un Homme, au sens de l’être humain, qui doit (re)trouver et affirmer sa place dans l’écosystème et en finir avec tout complexe de supériorité sur la nature et sur lui-même.
Jamais il ne dominera totalement la nature (on le voit avec les dérèglements climatiques) ni n’en sortira totalement (il reste un animal social en prise avec son milieu naturel). Pas plus qu’il ne pourra seul apporter la solution. On a tous une pièce manquante, dixit Abdel Malik. Elle se trouve dans l’Alterité.