Sejour a Robben Island avec Oncle Kathy et sa fondation. Decembre 2012. Dany, documentariste americain de renom accompagne la premiere promo de jeunes leaders sur l’íle. Les jeunes s’ouvrent au monde. Certains n’ont jamais vu la mer. Et ils comprennent soudainement, profondement, pourquoi lutter contre le racisme est au coeur de notre humanite. Revenu en dansant… La revolution en progres… Et en chanson !!!
Lundi 03 decembre 2012, Cape Town, Western Cape, Afrique du Sud

Ahmed Kathrada fait parti des ‘Freedom Fighters’. Il est un proche de Nelson Mandela. Et pour cause, il a partage son quotidien a Robben Island.
Revenu de Robben Island un peu chamboule. Entendre Oncle Kathy, comme on l’appelle ici, nous expliquer qu’avec un minimum de volonte et quelques bons copains (Mandela, Sisulu…), on peut survivre 25 annees d’enfermement et sortir de prison plus fort que lorque on est entre, etait electrifiant. Un coup de jus, liant tous ceux qui l’ecoutaient.
Voir les jeunes se mettre a danser une danse de resistance au coeur du fort etait bouleversant. Une danse que seuls les Africains savent danser, en avancant, avec les pieds qui frappent le sol et les poings leves qui tonnent le ciel. Un acte de resisdance, qui aurait ete impossible du temps ou la prison fonctionnait. Un brin de revolution, anachronique, et pourtant tellement ancre dans le present.
Les observer s’ouvrir aux questions de discrimination, comprendre la brutalite du racisme, de la xenophobie et devenir les futurs ambassadeurs du respect interculturel, les futurs espoirs d’un monde juste et solidaire, d’un monde de copains, c’etait reconfortant.
Chamboule, donc, la tete dans les nuages de Table Mountain, et les pieds dans l’ocean. Entre les pinguoins et les otaries… et les Oliphants qui ne sont jamais tres loin. Cape Town est une ville dynamique, au panorama superbe et a l’ambiance un brin artistique. Je loge dans un backpackers pour quelques temps…
Sur le bateau, en quittant l’ile, je discute avec Dan, le capitaine du ferry. Il me raconte qu’il conduit sa machine depuis 1974, soit 20 annnees pendant l’Apartheid. Pour lui, rien n’a change. Seulement, les passagers ne sont plus du tout les memes. Il les transfere vers un musee…
Dan poursuit son sillon, le pied sur le volant, nonchalant. Et Oncle Kathy ne lui en veut pas. Pardonner ses anciens geoliers, se reconcilier et promouvoir la diversite en formant de jeunes militants. A 83 ans, il continue de changer le monde !
Je passe le plus clair de mon temps avec Kenny, mon voisin. Ancien gangster braqueur de voitures, reconverti en ange gardien. Quand il n’est pas planqué dans une station service ou dans une banque à espionner les employés pour le compte de leurs patrons (métier bancal mais finalement pas pire que CRS), Kenny me promène.

Pimville, le Soweto de la Genèse ; Zola, où l’on ne s’aventure pas après 18 heures sauf flingue à la ceinture ; Orlando West, le Soweto seul connu des touristes pour sa célèbre rue Vilakazi. Elle abrite les maisons de Neslon Mandela et Desmond Tutu, pères respectifs de la Nation et de l’Eglise d’Afrique du Sud, prix Nobels de la Paix et responsables involontaires de l’inflation immobilière locale.

Kliptown et son square de la liberté, rebaptisé ainsi pour avoir contenu en 1955 les 3000 délégués noirs, coloured, asiatiques et blancs qui adoptèrent la Charte de la Liberté. Elle proclame l’égalité des droits et l’abolition des discriminations raciales. Joli programme…

La Charte est le résultat d’une extraordinaire entreprise de démocratie participative qui fît remonter des quatre coins du pays des milliers de doléances citoyennes. Malgré les temps compliqués. Elle est la pierre angulaire de l’histoire de la lutte contre l’Apartheid, le régime fasciste en place en Afrique du Sud de 1948 à 1990 (officiellement du moins, les prémisses étant plus anciens).

Etonnamment progressiste, elle est le fondement de la Constitution démocratique actuelle. Le préambule dispose que « le pays appartient à tous ceux qui y vivent, noirs et blancs ». Une conception on ne peut plus inclusive de la Nation. Une affirmation révolutionnaire – encore aujourd’hui… Les migrants actuels, ici comme ailleurs, ne souffrent pas moins de xénophobie.

Soweto est multiple, diversifié. On y parle zulu, xhosa, tsutu, debele, tswana, siswati, tsonga, venda, pedi, sesotho, afrikaans, anglais, et tsotsital, le slang qui mélange toutes ces langues, le verlan d’ici si je puis dire, sans vouloir la faire à l’envers.

On y roule en golf GTI ou en « beatle », en mercedes 650 ou en taxi co’. On y écoute de la « deep house » ou du reggae en fumant de la dagga. On y boit de la Black Label. On y vit dans des maisons, des « shaks », des abris de tôle, ou dans de superbes villas deux étages avec mur d’enceinte et cameras. On y prie Dieu les vendredis ou les dimanches, selon ses convictions, selon sa paire de manches.

Quand Soweto éternue, c’est tout le pays qui s’enrhume. La grève des transports des années 1940, l’insurrection estudiantine le 16 juin 1976, les émeutes des années 1980, les batailles des années 1990 quand l’avènement de la démocratie s’avérait plus difficile que l’abattement des lois racistes. Plus sanglant également…

Soweto a produit les plus grands leaders sud-africains contemporains. Mandela, Sisulu, Tambo, Sobukwe, Biko, Hanni pour ne citer que ceux-là… Kenny est en enfant de Soweto. Un gosse du township. Elevé au béton. Son père était maçon et se souvient des débuts du township, des grands espaces verts, du bétail paissant dans les champs. Un temps révolu. Pour acheter sa laitue, on court aujourd’hui dans des « malls » flambant neuf. Les marchés ont disparu. Et les KFC, les Mc Do, poussent comme des champignons.

Soweto. Mythique. Mais parfois mystique aussi.
Dans la maison où j’habite, chez la famille qui m’abrite, le deuil s’est invité. Bhabha la cadette est décédée le 13 octobre. Un samedi ensoleillé. Elle était malade depuis quelques temps. Elle est partie subitement. A 18 ans. Comme par coup de vent.

Famille, proches, amis, voisins, généreux inconnus… Toute la communauté a convergé vers ici. Chaque soir de la semaine, une vingtaine, une trentaine, parfois une cinquantaine de personnes se pressait dans le salon. Un élan spontané et sincère de solidarité. Chacun venait exprimer ses condoléances, offrir une prière ou un peu d’aide.

Le samedi suivant, à l’enterrement, l’Eglise était emplie de ferveur, de douleur, de compassion et de chants. When Africa is happy, Africa sings. When it is sad, Africa sings. Les percussions raisonnaient en communion. Dans le cimetière, une foule de 200 personnes s’était rassemblée. Et elle chantait. En rythme, les hommes recouvrait le cercueil de terre. A la pelle.

Les enterrements sous l’Apartheid, pendant l’Etat d’urgence notamment, étaient des ponts de ralliement, des mouvements de défiance du régime, des preuves de confiance en Dieu. Malgré l’urbanisation, malgré la globalisation, malgré ce qu’on appelle « modernité », les habitants n’ont rien perdu de cette solidarité culturelle, panafricaine, humaine.

Soweto… J’ai pas les mots. Solidaire. Soliste. Sordide. Somptueux. Sobre. Saoul. Paradoxal. Une boule a facettes, rayonnante, dans la nuit noire des discriminations.
Aux enfants de la colonisation…

Ils étaient rassemblés, malgré l’interdiction, pour manifester pacifiquement. L’objectif était de faire pression sur l’Etat colonial, démontrer leur force politique et numéraire, attirer l’attention internationale sur leurs conditions de vie.
Ils voulaient en finir avec la réglementation niant leurs droits fondamentaux, avec l’oppression quotidienne, la hiérarchisation de l’espèce humaine, le racisme, en finir avec la domination des blancs, des colons, affirmer leur dignité, conquérir leur indépendance.
Ils sont morts. Pas pour rien, nous disent ceux qui témoignent.
Algériens à Paris, un soir d’octobre 1961. L’Algérie est française : un département rattaché à la métropole, un peu comme la Haute Corse ou la Haute Savoie. Les Algériens ne sont pas Français pour autant. Ils sont en guerre.
Depuis 1954 le Front de Libération Nationale (FLN) mène la guérilla. Sabotages et attentats, répressions, assassinats, torture… Les journaux parlent « d’événements ».
Ce soir d’automne à Paris, une énième bataille se joue aux yeux du monde. Chacun est dans son rôle. L’Etat oppresseur, par définition armé et violent. Les indépendantistes, non violents à mains nues.
On ne connait toujours pas le nombre officiel de victimes, certaines abattues dans le dos. Secrets gardés de la Seine et des archives de police.
Quelques mois plutôt, en Afrique du Sud, un autre « événement » défiait la chronique : le massacre de Sharpeville.
Ils étaient les mêmes, rassemblés, malgré l’interdiction, pour manifester pacifiquement. L’objectif était de faire pression sur l’Etat colonial, démontrer leur force politique et numéraire, attirer l’attention internationale…
En face : l’Etat de l’apartheid, oppresseur par définition, armé et violent, jouant son rôle à la perfection et tuant 69 manifestants (officiellement, bien plus en vérité), certains abattus dans le dos, en blessant 400 autres.
Le 21 mars 1960 marque un tournant dans la lutte contre l’apartheid. Nelson Mandela, après des décennies de résistance passive saute le pas. Il met en place une armée de libération sous-terraine, rattachée a l’ANC (African National Congress). Sabotages, attentats, répression, assassinats, torture… On connait le refrain.
Le 21 mars est depuis lors reconnu par la communauté internationale (c’est a dire l’ensemble des Terriens) comme la la journée mondiale de lutte contre la ségrégation raciale. Et le 17 octobre ? Rien du tout.
Proposition : que le MRAP en fasse une journée francoalgérienne de l’amitié entre les peuples.
Jeudi 21 juin 2012. Cotonou, Bénin.

Plouf ! Le plan bateau tombe à l’eau. Reste l’avion. Pourquoi pas le bus ?
Deux compagnies de cars assurent le voyage vers le Nigéria.
- La première traverse le pays mais refuse de me vendre un billet “parce qu’un Blanc, c’est trop de problèmes, trop de risques, ils sont capables de suivre le bus et de le dévaliser”. “Ils” ce sont les bandits nigérians. Alors si même les Béninois s’inquiètent de leur sécurité et de la mienne…Sans parler d’Al Quaida !
- L’autre compagnie accepte mais s’arrête à 1h du matin en gare routière de Lagos. Une gare routière la nuit, même à Ballan, c’est pas très rassurant. Alors dans la capitale du crime Ouest-africain, disons juste que ça craint.

Et le bateau alors ?
Au port, si j’étais chasseur dozo, je me métamorphoserais en container ou en réfrigérateur et je voyagerais sans entraves. Incapable de magie, et à moins de me glisser dans le container, impossible de monter à bord. “C’est proscrit” me répond le directeur d’une compagnie de fret béninoise.
On construit un monde où les marchandises circulent à la guise des expéditeurs. Pour les humains, repassez demain. Mais demain, c’est loin.
J’ai joué toutes mes cartes : l’ambassade du Nigéria, le directeur des chantiers navals du port autonome, un responsable du transit, les diverses compagnies maritimes, le match de foot des bleus à l’hôtel du port en espérant trinquer avec un capitaine…Rien à faire, les bleus ont perdu et la pêche n’est pas bonne. Rien ne sert d’accabler le poisson. On marche sur un fil…sans hameçon.
S’envoyer en l’air
C’est ce qu’il reste à faire avec les complications à tiroir que cela suppose : trouver un vol pas cher à destination d’un pays voisin : obtenir le visa pour ledit pays : si c’est le Gabon : retourner à l’ambassade à Lomé et si c’est le Cameroun : retourner à Accra et dans tous les cas faire une prolongation de visa au Bénin et obtenir le droit d’une deuxième entrée sur le territoire. Une fois cela assuré, acheter le billet, démonter le vélo et les sacoches et mettre tout ça en soute, coûte que coûte.

Voilà où j’en suis après une semaine passé à Cotonou (qui en langue fon veut dire ce qui est long et profond…effectivement on pourrait y rester coincé, la vie est douce par ici).
Je squatte dans l’entrepôt d’ENVIE BENIN, une boîte à responsabilité sociale qui gère le recyclage et la vente d’appareils électroménagers venus d’Europe (et qui cherche des partenaires en France soit dit en passant) après quelques nuits en auberge (le temps de trouver ce bon plan). Très bonne auberge d’ailleurs (“The Guesthouse”).
La ville est construite sur un marécage, les moustiques sont légions, l’influence musicale abidjanaise est bien présente et les zem, les motos taxis pétaradent du matin au soir. Envie de calme : l’océan est à côté. J’ai fait un entraînement de rugby sur la plage et j’ai parlé voyage / regard sur la différence aux mômes de l’école Lapins Bleus. Le défraiement régalera la soirée de soir, à la Béninoise (la bière locale). Joyeuse fête de la musique !
Citoyens burkinabés. Venus en Côte d’Ivoire pour travailler au moment où l’économie fleurissait, ils sont pointés du doigt en période de crise. Victimes de la politique universelle de désignation de boucs émissaires et d’instrumentalisation de la peur. “On était obligé de se barricader quand les milices faisaient leurs descentes. On réclame la justice. Sans la justice, il ne peut pas y avoir de réconciliation !”
“Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire” dixit Nicolas Sarkozy. C’était en juillet 2007 dans un amphitéâtre de l’Université Cheikh-Anta-Diop à Dakar, Sénégal. Ces mots ont eu l’effet d’une bombe médiatique. Déflagration raciste ou simple maladresse ? J’ai posé la question aux Dakarois. Analyse et opinions.

Sommaire
1) Elements de cadrage
2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain
3) Raciste le discours ?
4) Ce qu’en disent les jeunes Africains
5) Ce qu’en pensent leurs professeurs
6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination
(Article à retrouver en partie dans les futures pages du Ch’tITOYEN, journal du Mrap Nord - Pas de Calais)
1) Eléments de cadrage
Nouvellement élu Président de la République française, Nicolas Sarkozy s’adresse depuis Dakar à “l’Afrique toute entière”. En particulier aux jeunes.
On pouvait s’attendre au pire après une campagne électorale marquée par la progression des idées xénophobes. Avait-on raison ? Henri Guaino était à la plume, Sarko au micro.
Après une brève introduction de bienséance (“Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte”) Sarkozy qualifie l’esclavage et la traite négrière de crimes commis contre l’humanité. Crimes par ailleurs reconnus comme tels en droit français depuis la loi Taubira de 2001.
Il indique ensuite les fautes et les apports positifs du colonialisme, fidèle à l’esprit contreversé de la loi du 23 février 2005. Enfin il affirme qu’il n’est pas venu parler de “repentance”. Autrement dit, il ne demande pas pardon car il faut tourner la page.
Pour autant, le droit de tourner la page ne s’accompagne pas, dans son discours, du devoir de s’en souvenir et surtout de l’enseigner.
Le devoir de mémoire, responsabilité morale, est une notion bien comprise en Allemagne démocratique. Chez Sarkozy, elle semble passée sous silence. Doit-on le regretter ? On en a le droit quand on sait le peu de place accordé au commerce triangulaire et la colonisation dans les manuels scolaires. Mais passons…
Dans le discours, la colonisation est reconnue comme “une grande faute” à l’origine “d’une destinée commune” qui fait des Africains les héritiers de la civilisation européenne, en plus de la leur. ”Des metisses culturels” approuverait Senghor. Et Sarkozy de reprendre le concept d’Eurafrique comme réalisation géopolitique souhaitable de cette destinée ; l’Union pour la Méditérannée en étant l’étape préliminaire.
A cet instant, on ne peut pas parler de racisme. Encore moins de fascisme puisqu’il prononce “la pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme”. Mais alors pourquoi tout ce bruit médiatique ?
2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain
Répondant au complexe d’infériorité réel ou supposé des jeunes Africains, le Président français veut rassurer : “vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, (…) elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, (…) elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’Homme moderne, (…) elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.”
C’est ici que le bas blesse : “Homme moderne” versus “Homme africain” ; sous entendu : Homme occidental, résolument moderne, versus Homme africain, pré-moderne. Et Sarkozy de poursuivre sa lecture : ”l’Homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’Homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.”
Préjugé ? Il semblerait… Complexe de supériorité ? Assurément : pourquoi parler d’Homme moderne pour désigner l’Homme dont il est question ici en opposition à l’Homme africain, c’est-à-dire l’Homme européen ?
Puis il enfonce le clou et souffle aux rédactions la une de leurs prochains titres : “Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’Homme échappe à l’angoisse de l’Histoire qui tenaille l’Homme moderne mais l’Homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’Homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.”
Propos réducteurs et humiliants : l’Africain est un paysan ; son art de vivre l’empêche d’accéder à la modernité, “de s’élancer vers l’avenir” ; passible et enfermé dans le passé.
3) Raciste le discours ?
Henri Guaino feint de se poser la question dans une tribune publiée un an après. Il appuie son argumentation sur une définition du racisme qu’il restreint à dessein : une conception biologique qui concoit l’humanité en plusieurs races pouvant être hiérarchisées ; une sorte de darwinisme social où le génome dominant asservit les plus faibles.
Or cette définition du racisme est datée. La science a prouvé l’unité du genre humain et les idéologues racistes ont depuis fondé leur argumentation sur une conception culturelle de la différence : puisque la science affirme qu’il n’y a qu’une seule race - l’espèce humaine - la division se fait par la culture, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs qui animent une civilisation. A ce titre, toutes les civilisations ne se vaudraient pas : certaines seraient archaïques, d’autres modernes. Cela vous rappele quelque chose ? Glissement lent dans ce que Samuel Huntington appelle le “choc des civilisations“…
Dans le discours de Dakar, il ne s’agit nullement d’un racisme scientifique affirmant que les Africains sont inférieurs aux Européens biologiquement. Nous le concedons volontiers.
Il s’agit d’un racisme culturel qui renvoit l’Homme africain à un état primitif. Il n’aurait ni le même rapport au temps, à l’Histoire, ni la même idée de progrès que les Occidentaux. Cet Homme serait par essence confiné hors de la “modernité”, à un rang inférieur dans l’échelle de valeur sarkozyste : celle de cultivateur.
Guaino se débat : “A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.” Même s’il est bel et bien urbain, et ce depuis trois générations, l’Homme africain reste, dans cette logique déconcertante, un paysan héréditaire incapable de vivre la modernité.
Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’on appelle “modernité”. Certes, l’Afrique accuse du retard dans la compétition économique globale. Mais un retard dû au comportement de certains de ses chefs d’Etat, ainsi qu’aux relations d’ingérence néocoloniales qui les lient aux anciennes puissances impériales.
Pourquoi Sarkozy, en ami, ne vient-il pas plutôt annoncer la fin de la “Françafrique”, ces réseaux de l’ombre qui assurent les élections des uns et des autres en contrepartie de juteux marchés ? En lieu et place d’autocritique, il préfère donner la leçon aux Africains.
Par ailleurs, le retard économique de l’Afrique est contrebalancé par un formidable tissu de solidarité sociale : un filet de résilience qui lie les uns aux autres et au grand tout de l’univers.
Si “modernité” rime avec “individualisme” et “ultralibéralisme”, éspèrons que les Africains n’y entrent jamais totalement et que les Européens en sortent un peu un jour.
Au final, ce qu’on perçoit de la “modernité” de Guaino et Sarko n’a rien à voir avec l’Histoire. Elle est une idéologie économique et politique. Un système de valeurs qui n’a pas encore (assez pour Guaino et Sarko) destructuré les sociétés africaines au point de non retour. Doit-on s’en plaindre ?
4) Ce qu’en disent les jeunes Africains
Les jeunes Africains sont pleinement conscients d’appartenir à un village global, uni et ramifié numériquement (télévision, Internet, Facebook), métissé culturellement. Ils ont aussi le désagréable sentiment d’être parmi les derniers à ne pas pouvoir circuler à leur guise sur la planète. A juste titre !
Alors que j’anime une discussion avec des lycéens de Yeumbeul (banlieue dakaroise), une jeune fille de terminale s’emporte contre l’injustice : “avec l’immigration choisie, on ne nous accorde plus aucun visa pour la France. Pourquoi vous, lorsque vous venez au Sénégal, personne ne vous demande rien ?”
Une autre, au fond de la classe, prend la parole : “le discours de Sarkozy, c’est une insulte !”
Un jeune homme l’appuie : “pourquoi il vient nous dire ça ? On sait que l’Afrique a des problèmes, mais là il ne nous aide pas. Pourquoi il nous enfonce comme ça ? A quoi ça sert ?”
Les jeunes sont scandalisés. A la fin de la discussion, une élève lève la main : “je voudrais vous remercier d’être venu. Quand j’étais plus jeune, je ne connaissais pas l’histoire, le colonialisme, l’esclavage, etc. Je n’en voulais à personne. Mais en apprenant ce que les Blancs ont fait à nos ancêtres, après, j’ai eu comme la haine. Grâce à la discussion, je comprends que tous les Français ne son pas racistes !”
J’accuse le coup et lui réponds : “ça me fait plaisir et en même temps extrêmement mal ce que tu dis. Tous les Français ne sont pas racistes, certains sont même conscients du fait que le racisme, en France, constitue une vieille tradition…”
Besoin impérieux de croiser les regards pour mieux se comprendre.
5) Ce qu’en pensent leurs professeurs
Ndof est un jeune professeur de philosophie : “on commence le programme par enseigner aux élèves ce qu’on appelle Le préjugé raciste, c’est-à-dire qu’on relève dans les écrits des grands philosophes occidentaux les idées racistes qui ont servi à justifier l’esclavage et la colonisation. ” Friedrich Hegel, David Hume, Levy Brühl sont ainsi passés au crible.
Il poursuit : “dans son discours, Sarkozy s’inspire justement d’un passage aujourd’hui contreversé de La Raison de l’Histoire écrit par Hegel. Le passage dit en substance que les Noirs n’auraient pas le même rapport à l’Histoire, ce qui les maintiendraient hors de la marche de la modernité”.
L’enseignant se demande ce que recherche Nicolas Sarkozy. “Pourquoi ? Oui pourquoi dire cela ? Franchement, c’est la question que je me pose…”
6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination
Pour finir, je rencontre Mamoussé Diagne, ancien Ministre et maître de conférence à l’Université de Dakar.
Le philosophe a co-écrit l’ouvrage collectif “L’Afrique répond à Sarkozy”. Son article s’intitule “L’ignorance n’excuse pas tout”. ”C’est un discours paternaliste. Et à quoi sert le paternalisme si ce n’est maintenir un rapport de domination ?”
Dans la tribune qu’il publie pour se justifier, Guaino tempère : “L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?”
Il ne s’agit nullement de nier l’apport de la civilisation africaine au grand métissage intellectuel et culturel de l’humanité, et ce depuis la nuit des temps où l’être humain apparut sur le continent, depuis la civilisation égyptienne, etc. Que ce dernier soit jugé insuffisant relève uniquement de la suffisance de Monsieur Guaino et de l’ignorance de Monsieur Sarkozy ; malheureusement porte-voix officiels de la France.
Cette amitié est pourtant la condition sine qua non à l’achèvement dans les coeurs et dans les têtes, dans le droit et les pratiques, du cosmopolitisme indispensable aux solutions que l’humanité entière doit apporter aux problèmes écologiques, globaux, qui se posent. L’amitié entre les peuples.
Si Sarkozy expliquait que certaines valeurs africaines (qui ne sont d’ailleurs pas propres aux Africains mais par essence universelles) sont un rempart à l’asservissement de l’Homme (tout court et non pas Homme moderne à moins que l’Homme moderne, en réalité, ne soit l’Homme cosmopolite), il dirait juste.
Un Homme, au sens de l’être humain, qui doit (re)trouver et affirmer sa place dans l’écosystème et en finir avec tout complexe de supériorité sur la nature et sur lui-même.
Jamais il ne dominera totalement la nature (on le voit avec les dérèglements climatiques) ni n’en sortira totalement (il reste un animal social en prise avec son milieu naturel). Pas plus qu’il ne pourra seul apporter la solution. On a tous une pièce manquante, dixit Abdel Malik. Elle se trouve dans l’Alterité.
Vendredi 23 mars 2012. Dakar.
Visa pour le Mali demandé la veille du coup d’Etat du capitaine Sanogo et accordé le lendemain. A l’ambassade, l’agent reste impassible : “il n’y a pas de soucis, les frontières ouvriront d’ici peu”. On verra ça…
Mercredi 21 mars 2012. Dakar. Journée mondiale de lutte contre les discriminations raciales.
Bande annonce du film en cours de tournage…
Dimanche 26 février. Dakar.
Reprise du vélo en solo

Pieter est parti la veille, Steve reste à Saint - Louis. Remerciements de Jorie et Lies pour leur hospitalité. Je leur offre Les Anges blessés, écrit par Zoumba. Et me voilà de nouveau en selle lundi 20 février.
La rencontre à MERE RUE était belle. Enfants et parents s’étaient rassemblés pour venir écouter mes propos, traduits en wolof et donc compris de tous.
L’asphalte se déroule sous la cagna. Le soleil frappe fort. L’odeur de pneu brûlé dans l’air et les éclats de verre par terre attestent du mécontentement général. Le Vieux Wade cherche à voler l’élection…
Je dors à Teug Ndogi

Le chef du village m’invite à poser la tente entre deux cases, près des outils agricoles et des chevaux de trait. Matar, son fils me réclame de l’argent.
- “La France est venue coloniser le Sénégal, maintenant il faut nous aider.” Il ne lâche pas la main que je lui prêtais en guise de salut, insistant.
Dans l’imaginaire collectif, le Blanc est riche. En plus d’être responsable, d’un point de vue historique, du pillage de l’Afrique.
Je reprends à mon compte l’argument des Allemands, conscients des méfaits de leurs aïeux, mais aucunement responsables directes du nazisme.
- “Je n’ai pas choisi de naître Fançais, comme tu n’as pas choisi de naître Sénégalais. Je m’intéresse au passé, connais l’esclavagisme et le colonialisme, mais je n’ai pas à payer de ma poche. Tu viens me demander de l’argent alors qu’on ne se connait pas et que je cherche seulement un endroit paisible où dormir. C’est déplacé. Il est facile de tomber. L’important c’est de se relever.”
Matar comprends et s’excuse. Il lâche ma main puis m’invite à la discussion autour d’un café touba. Réconciliation en parcourant un livre d’histoire acheté chez un brocanteur saint-lousien. Nous apprenons en lisant que Saint - Louis était français avant Lille…
Réveil au chant du coq

Je passe la seconde nuit dans les locaux de l’Association pour le Développement de la Langue Saafi (ADLAS), invité par Mamadou qui accompagne sur sa bicyclette mes derniers kilomètres “pour faire un peu de sport”.
Sa tante, directrice du centre, m’accueille chaleureusement. Ainsi que MERE RUE, l’association ADLAS promeut la scolarisation des jeunes et leur intégration dans le système public. Entre le saafi parlé à la maison, le wolof parlé en ville et le français parlé à l’école, certains enfants se mélangent les pinceaux. L’asso les aide à y voir clair. Séance photo dans une école, avant mon départ pour la capitale.
Arrivée à Dakar mercredi
Logé chez les Diouf, amis des Faliu (que je remercie chaleureusement). J’assiste Place de l’Indépendance à l’essoufflement du M23. La tension est palpable, mais non canalisée : policiers et manifestants se font face ; les cadres de l’opposition sont absents. A noter la présence des rappeurs de Da Brains (vidéo), membres de Yen A Marre, consternés comme les autres devant l’absurdité de la situation…
Le Sénégal écrit aujourd’hui une page importante de son histoire. Premier véritable test républicain et démocratique depuis l’Indépendance, la participation au scrutin promet d’être massive. Résultats ce soir.
Jeudi 15 décembre. Meknès. Trois mois jour pour jour que le voyage a commencé. Trois mois ? Pas grand chose et déjà un brin de chemin… La route vers Sharpeville est encore longue.
Au programme d’hier : intervention à l’école Jean Jacques Rousseau. Petit extrait en images. Les élèves filmés, parfaitement francophones, souhaiteraient correspondre avec le CME et organiseront également le 21 mars prochain une exposition sur le racisme.
Parmi le florilège de questions, une à laquelle je n’ai pas su répondre : “Qui c’est qui a inventé le racisme ?” Franchement, si on retrouve celui qui a fait ça, on aura deux mots à lui dire…
Salut les Petits Lecteurs !
Moi aussi je suis contre le racisme !
Que les gens disent qu’il existe plusieurs « races » d’humains, ça me déçoit !
Pour moi, que l’on soit noirs, blancs, jaunes, maigres, petits etc… on est tous pareil à l’intérieur !
Max.
Chers amis de l’association Les Petits Lecteurs,
A Lille tout se passe bien, merci.
Vous faites quoi dans votre association ? Vous y êtes entrés comment ?
C’était gentil à Julian de vous parler de notre projet. Pourquoi ne pas y participer ? Ca serait super car on pourrait avoir plus d’informations et plus de témoignages d’enfants de différents pays.
On vous posera certainement plein de questions sur le blog de Julian.
Rassurez-vous, le racisme est aussi en France ! Ca me chagrine car il y en a beaucoup. Mais dans notre Conseil Municipal d’Enfants, heureusement , il n’y en a pas.
A bientôt dans une prochaine lettre,
Marie.
Salut tout le monde,
Au CME, nous sommes entrain de réfléchir à notre projet du 21 mars pour la Journée internationale de lutte contre les discriminations et voilà nos idées pour le moment :
Ce sera une manifestation ouverte à tous qui aura lieu l’après-midi à l’Hôtel de Ville de Lille.
Avant tout, nous voudrions que le public apprenne à connaître les personnes des autres pays.
Nous avons pensé installer un stand pour chaque continent, avec des informations, des photos, des portraits, des coutumes, des recettes etc…
On aimerait installer une exposition avec des affiches sur les discriminations et l’histoire du racisme.
Nous aimerions aussi qu’il y ait un stand où les enfants peuvent découvrir et fabriquer des jouets de pays différents.
Il y aura aussi un grand mur de messages et de témoignages où tout le monde pourra écrire son expérience où celle de quelqu’un de sa famille, pour raconter si ils ont déjà été victime de racisme.
On pourrait aussi, si vous le voulez, écrire les vôtres.
On a aussi pensé à un atelier où on pourra fabriquer des sortes d’arbres généalogiques que l’on accrochera, ou par exemple des drapeaux ou des badges pour montrer sa nationalité ou ses origines.
Si vous avez des idées ou des améliorations, envoyez nous vos idées ! Pareil si vous avez des idées de jeux, de recettes, des témoignages de vous ou de vos amis etc…
Merci beaucoup !
Emma.
Salut les Petits Lecteurs ! C’est Caroline, l’animatrice du Conseil Municipal d’Enfants. Comme vous avez pu le lire dans les messages de Max, Marie, Imane et les autres, nous aussi, on trouve qu’il y en a ras le bol du racisme ! On devrait même commencer par ne plus utiliser le mot « racisme » parce que utiliser ce mot c’est déjà prendre part à la croyance qu’il existe plusieurs races d’êtres humains, alors que cela n’est pas vrai ! Tous les êtres humains sont uniques et c’est pour cela que nous sommes tous différents ! Il ne faut pas croire que l’on peut classer les êtres humains dans des groupes que l’on appelle des « races » ! Il n’existe pas de race, seulement des différences. C’est donc pour passer ce message que les enfants ont décidé de passer à l’action et d’organiser une grande manifestation le 21 mars prochain. Comme vous l’explique Emma, nous allons inviter le maximum de personnes à venir à l’Hôtel de Ville pour découvrir des expositions et participer à des ateliers d’animation. Nous avons aussi eu l’idée de créer un grand mur d’expression sur le thème des discriminations, avec des témoignages de tous les enfants du CME de Lille, de toutes les personnes qui seront présentes le 21 mars, mais aussi de tous les enfants que Julian rencontrera tout au long de son voyage et qui voudront bien nous envoyer des messages, comme vous l’avez fait ! Est-ce que vous êtes d’accord pour que nous affichions vos photos et vos messages sur notre mur ? Est-ce que, comme le demande Emma, vous êtes d’accord pour continuer à nous envoyer des témoignages ? vous pouvez demander à votre famille, à vos copains etc… En échange, n’hésitez pas à nous envoyer vos idées et nous poser des questions ! Ca serait super de poursuivre cette correspondance afin de faire de mieux en mieux connaissance ! Nous vous promettons de répondre à toutes vos questions. Nous sommes impatients de vous lire, A très bientôt Caroline.

Oran, le 26 novembre 2011.
Coucou les amis,
Comment ça se passe à Lille ? Chez nous ça se passe bien avec Julian. On a parlé du racisme et de son voyage. On a entendu parler de votre activité le 21 mars prochain et nous, enfants de l’association Le Petit Lecteur, nous souhaiterions participer. Parce que ça nous touche et parce que le racisme existe aussi en Algérie. Et y en a ras le bol ! C’est pas parce qu’on est différents qu’on doit être traités différemment.
Si vous avez des questions, écrivez-nous sur le blog.
Amicalement,
Les enfants de l’association Le Petit Lecteur.
Samedi 26 novembre. Oran. Animation d’un atelier sur le racisme. Une quarantaine d’enfants et adolescents, quelques adultes assistent à mon intervention dans les locaux de l’association Le Petit Lecteur.

Après une heure d’introduction (présentation du projet et du MRAP, parcours du voyage, définition du racisme, histoire du 21 mars 1960 à Sharpeville) nous abordons la situation en Algérie.

Y a-t-il du racisme ici ? On me fait non de la tête. “Pas du tout”. “Pas tant que ça”. “Un peu, mais pas trop”. “Oui, mais c’est pas aussi dramatique”. Les premières réponses sont approximatives. Pas évident quand on a 15 ans de se figurer le racisme…
Une petite fille lève la main : “il y a du racisme, mais c’est entre les Wilayas, par exemple entre les Oranais et les Kabyles”. On approche.
Une autre prend la parole et développe : “ce matin chez la coiffeuse, les femmes parlaient des Kabyles méchamment. Ma mère est kabyle. Ça ne m’a pas plu”.
On tient notre première forme de racisme, propre au Maghreb et au conflit entre Amazigh et Arabes. Une forme de xénophobie.
Un garçon prend la parole : “Les Juifs et les Chrétiens, ils ne sont pas les bienvenus”. Je suis surpris devant tant de franchise et même si les propos sont un peu maladroits, ils nous permettent d’avancer sur le terrain du racisme religieux. L’Islam est religion d’Etat, seule l’Eglise catholique est reconnue, les Juifs vivent leur culte dans la clandestinité.
Un autre petit bonhomme poursuit : “c’est à cause d’Israël en guerre en Palestine. On confond les Israéliens et les Juifs. Les Musulmans croient que tous les Juifs sont en guerre. Ce n’est pas vrai. Et il y a même des Juifs plus gentils que des Musulmans”.
Une adolescente prolonge sa pensée : “Mais ailleurs, les autres, les Juifs, les Chrétiens, ils pensent que tous les Musulmans sont des terroristes, alors que c’est faux !” Et nous voilà en train d’aborder l’islamophobie.
Alors que je m’apprête à questionner le racisme envers les Noirs, une adolescente me devance : “une fois, nous avons rencontré des migrants au Petit Lecteur, ils disaient qu’ils subissaient le racisme”. Les migrants dont elle parle sont originaires d’Afrique subsaharienne. Effectivement, ceux qu’on désigne ici comme “Africains” sont victimes de discriminations…
Devant tant de clairvoyance, on peut être rassurés. Ces enfants sont les citoyens du monde de demain. D’ailleurs, ils souhaitent participer à un échange avec le CME (voir leur lettre). “Parce que le racisme, y en a ras le bol !”
Il faudrait plus de Petits Lecteurs de part l’Algérie ! Bravo à l’association !!
Article écrit pour le MRAP de Lille
Les Africains d’Algérie
Le racisme est souvent une histoire de couleur de peau. Il est plus simple – et d’autant plus réducteur – de s’attacher à ce caractère qu’à celui, par exemple, de la couleur des yeux. Le regard peut être trompeur et St Exupéry d’observer : « on ne voit bien qu’avec le cœur ».
Dans un monde idéal – le MRAP n’existerait pas – on aurait pu concevoir l’absence de racisme en Algérie. Colonisés, expropriés, francisés, écrasés sous le « fardeau de l’homme Blanc », ses habitants, stigmatisés par des lois ségrégationnistes et reconnus dans le code de l’Indigénat comme « sujets » et non comme Citoyens de droit, s’émancipent en 1962. Algériennes et Algériens arrachent l’Indépendance au nom d’idéaux universels et au prix d’une Révolution qui aurait pu laisser penser qu’il en était fini des discriminations.
Les « Africains ». C’est ainsi qu’on désigne les Noirs en Algérie.
Comme si l’Algérie n’était pas en Afrique…
Pourtant celles-ci ne disparaissent pas avec le départ des anciens colons. Véhiculées par des expressions du langage courant, elles surgissent au détour du verbe et témoignent d’un ancrage profond dans les mentalités. Les « Africains ». C’est ainsi qu’on désigne parfois les Noirs en Algérie. Comme si l’Algérie n’était pas en Afrique ; comme si les Noirs, par essence, ne pouvaient être algériens ! Cette métonymie usuelle révèle un mépris certain. Plus globalement, elle pose la question de l’identité du pays.
Officiellement, « l’Algérie, terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, est un pays arabe, méditerranéen et africain. Les composantes fondamentales de son identité sont l’Islam, l’Arabité et l’Amazighité ». Voilà pour le préambule de la Constitution. En réalité, le Tamazigh n’est pas reconnu comme langue officielle et ne devient « langue nationale » qu’en 2002 ; après 40 années de revendications. Elle est pourtant la langue des peuples originels d’Afrique du Nord : ceux que les Grecs de l’Antiquité appelaient les « barbares » (qui a donné « Berbères »), et qui se nomment Amazigh, c’est-à-dire « hommes libres ».
Parler d’Africains pour désigner les Noirs reflète une conception restreinte de l’identité algérienne (et africaine à fortiori). Une conception qui revient de facto à nier l’africanité de la population, comme par exemple son amazighité, et rattacher – pour caricaturer – l’Algérie à l’Arabie. Au quotidien, elle propage un racisme envers les Noirs, algériens ou étrangers. Une insolente discrimination au faciès, consubstantielle de l’exploitation dont se retrouvent victimes les immigrés Noirs originaires d’Afrique subsaharienne, de passage en Algérie, sans papiers, dans l’attente d’un moyen d’embarquement pour l’Europe.
L’Algérie est un carrefour. A la croisée des chemins et des civilisations numide, phénicienne, romaine, ottomane, occidentale, elle est une mosaïque de cultures et d’histoire. Depuis la partition du Soudan en juillet 2011, elle est devenue le plus grand Etat d’Afrique.

Les Africains d’Algérie ne sont pas ceux que l’on croit. Ici un jeune ivoirien sur la route de l’exil, travaillant dans un ascenseur. Alger, Novembre 2011.