Julian Cyclo

Carnet de route d'un cyclovoyageur en quête de résilience écologique et sociale, en partenariat avec de jeunes lillois...

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Vendredi 13 avril 2012. Kedougou.

Quitté Dakar dans le bruit et la poussière, en route pour Tambacounda il y a tout juste une semaine. 

Une semaine riche de rencontres et de surprises :

- vendredi soir, alors que je cherche un endroit pour dormir, j’entend les tamtams vibrer. A l’orée du village, un tournoi de lutte traditionnelle se déroule. Les athlètes s’aspergent d’eau bénite par leurs marabouts. Il marchent en cadence, dans le sable, au rythme des percussions et se préparent psychologiquement au combat. Ils portent grigris et colliers protecteurs autour des bras et du cou. Ils s’affrontent au clair d’une lune pleine à croquer, dans la nuit étoilée. 

- dimanche 8 avril, encore de la lutte. La “clarification” entre Eumeusen et La est retransmise à la télé. Je regonfle mes pneus chez un “vulcanisateur” (après avoir crevé deux fois dans la journée). Falou est fan de lutte. Quand il apprend que je souhaite voir le combat, il m’invite chez lui et me présente à toute sa famille. On suit le combat et la joie explose après la victoire d’Eumeusen. 

- Lundi 9 avril, je m’arrête dans un village, il est 20h30, j’ai roulé de nuit pour profiter de la fraicheur du soir. L’harmattan a soufflé toute la journée, de face. Un vent sec et chaud comme la braise. Des femmes aux seins nues pilent le mil dans un mortier. Le chef du village m’autorise à planter ma moustiquaire près des cases de terre et de paille. Je repars le lendemain avant l’aube. 

- Mardi 10 avril. Tambacounda est proche. Je trouve un cycliste Peulh entrubané et habillé d’un boubou bleu, qui roule sur un vieux clou depuis 30 jours. Il est parti de Matam (Nord du Sénégal, proche de la Mauritanie), son sac sur le porte bagage. Nous faisons route commune puis il m’invite chez lui, au centre de Tamba. J’y passe la journée et la nuit.

- Mercredi 11 avril. J’attaque le parc du Niokolo Koba, une reserve naturelle. Je passe les deux nuits dans les camps des agents du parc. Je ne croise que des macaques, des phacochères et des hérons. Pas de fauves, heureusement. 

Et me voilà à Kédougou. Je trouve le premier cyber depuis une semaine. Passage de la frontière ce soir ou demain. La route se termine ici. J’attaque la piste à présent, dans les montagnes.

Vendredi 06 avril 2012. En route pour Tambacounda

Le Mali est devenue une impasse, la situation s’envenime. Les islamistes salafistes (terroristes ou non) aux côtés des Touaregs laïques indépendantistes du MNLA ont pris les villes du Nord.

Le Sud n’est pas à l’abri de tensions ; Bamako est à éviter voire à déserter si l’on en croit Alain Juppé. La CEDEAO a décrété un embargo général et menace d’une intervention militaire. Ça sent la peur. 

Alors on change de plan : direction Kédougou puis la Guinée avant de rejoindre la Côte d’Ivoire. Le passage de la frontière guinéenne se fait par les montagnes. Sur les cartes, aucune route ne relie les deux pays. Dans les forums de voyage, on annonce une piste “chaotique”. Ça promet de jolis paysages…

Entre deux demandes de visas, j’ai écouté Youssou N’dour en concert place de l’obélisque le soir de l’investiture de Macky Sall. Youssou est depuis devenu le nouveau ministre de la culture et du tourisme ! Et Tiken Jah Fakoly à l’Université Cheikh Anta Diop (où mon téléphone portable disparut de la poche comme par enchantement). Deux concerts gratuits pour fêter la démocratie ! Chanter en choeur “Ils ont partagé le monde”, “ouvrez les frontières” et “quitte le pouvoir” avec les jeunes sénégalais avait quelque chose de sensationnel.

Mon séjour dakarois touche à sa fin. Les Diouf vont me manquer, les débats politiques et sociétaux autour du Tiep ou d’un verre de thé, les petits dej au chocomousse, les footings sur la plage, les cousins de Canal Info, le chant des Baye Fall jusqu’à 4 h du matin, la négoce des taxis, les “hey mon ami, tu me reconnais pas ?” des marchands ambulants qu’on voit pour la première et la dernière fois.

Un chapître qu’on clot, un nouveau qui s’ouvre…

“Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire” dixit Nicolas Sarkozy. C’était en juillet 2007 dans un amphitéâtre de l’Université Cheikh-Anta-Diop à Dakar, Sénégal. Ces mots ont eu l’effet d’une bombe médiatique. Déflagration raciste ou simple maladresse ? J’ai posé la question aux Dakarois. Analyse et opinions.

Sommaire

1) Elements de cadrage
2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain
3) Raciste le discours ?
4) Ce qu’en disent les jeunes Africains
5) Ce qu’en pensent leurs professeurs
6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination

(Article à retrouver en partie dans les futures pages du Ch’tITOYEN, journal du Mrap Nord - Pas de Calais)

1) Eléments de cadrage

Nouvellement élu Président de la République française, Nicolas Sarkozy s’adresse depuis Dakar à “l’Afrique toute entière”. En particulier aux jeunes.

On pouvait s’attendre au pire après une campagne électorale marquée par la progression des idées xénophobes. Avait-on raison ? Henri Guaino était à la plume, Sarko au micro.

Après une brève introduction de bienséance (“Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte”) Sarkozy qualifie l’esclavage et la traite négrière de crimes commis contre l’humanité. Crimes par ailleurs reconnus comme tels en droit français depuis la loi Taubira de 2001.

Il indique ensuite les fautes et les apports positifs du colonialisme, fidèle à l’esprit contreversé de la loi du 23 février 2005. Enfin il affirme qu’il n’est pas venu parler de “repentance”. Autrement dit, il ne demande pas pardon car il faut tourner la page.

Pour autant, le droit de tourner la page ne s’accompagne pas, dans son discours, du devoir de s’en souvenir et surtout de l’enseigner.

Le devoir de mémoire, responsabilité morale, est une notion bien comprise en Allemagne démocratique. Chez Sarkozy, elle semble passée sous silence. Doit-on le regretter ? On en a le droit quand on sait le peu de place accordé au commerce triangulaire et la colonisation dans les manuels scolaires. Mais passons…

Dans le discours, la colonisation est reconnue comme “une grande faute” à l’origine “d’une destinée commune” qui fait des Africains les héritiers de la civilisation européenne, en plus de la leur. ”Des metisses culturels” approuverait Senghor. Et Sarkozy de reprendre le concept d’Eurafrique comme réalisation géopolitique souhaitable de cette destinée ; l’Union pour la Méditérannée en étant l’étape préliminaire.

A cet instant, on ne peut pas parler de racisme. Encore moins de fascisme puisqu’il prononce “la pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme”. Mais alors pourquoi tout ce bruit médiatique ?

2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain

Répondant au complexe d’infériorité réel ou supposé des jeunes Africains, le Président français veut rassurer : “vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, (…) elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, (…) elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’Homme moderne, (…) elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.”

C’est ici que le bas blesse : “Homme moderne” versus “Homme africain” ; sous entendu : Homme occidental, résolument moderne, versus Homme africain, pré-moderne. Et Sarkozy de poursuivre sa lecture : ”l’Homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’Homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.”

Préjugé ? Il semblerait… Complexe de supériorité ? Assurément : pourquoi parler d’Homme moderne pour désigner l’Homme dont il est question ici en opposition à l’Homme africain, c’est-à-dire l’Homme européen ?

Puis il enfonce le clou et souffle aux rédactions la une de leurs prochains titres : “Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’Homme échappe à l’angoisse de l’Histoire qui tenaille l’Homme moderne mais l’Homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’Homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.”

Propos réducteurs et humiliants : l’Africain est un paysan ; son art de vivre l’empêche d’accéder à la modernité, “de s’élancer vers l’avenir” ; passible et enfermé dans le passé.

3) Raciste le discours ?

Henri Guaino feint de se poser la question dans une tribune publiée un an après. Il appuie son argumentation sur une définition du racisme qu’il restreint à dessein : une conception biologique qui concoit l’humanité en plusieurs races pouvant être hiérarchisées ; une sorte de darwinisme social où le génome dominant asservit les plus faibles.

Or cette définition du racisme est datée. La science a prouvé l’unité du genre humain et les idéologues racistes ont depuis fondé leur argumentation sur une conception culturelle de la différence : puisque la science affirme qu’il n’y a qu’une seule race - l’espèce humaine - la division se fait par la culture, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs qui animent une civilisation. A ce titre, toutes les civilisations ne se vaudraient pas : certaines seraient archaïques, d’autres modernes. Cela vous rappele quelque chose ? Glissement lent dans ce que Samuel Huntington appelle le “choc des civilisations“…

Dans le discours de Dakar, il ne s’agit nullement d’un racisme scientifique affirmant que les Africains sont inférieurs aux Européens biologiquement. Nous le concedons volontiers.

Il s’agit d’un racisme culturel qui renvoit l’Homme africain à un état primitif. Il n’aurait ni le même rapport au temps, à l’Histoire, ni la même idée de progrès que les Occidentaux. Cet Homme serait par essence confiné hors de la “modernité”, à un rang inférieur dans l’échelle de valeur sarkozyste : celle de cultivateur.

Guaino se débat : “A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.” Même s’il est bel et bien urbain, et ce depuis trois générations, l’Homme africain reste, dans cette logique déconcertante, un paysan héréditaire incapable de vivre la modernité.

Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’on appelle “modernité”. Certes, l’Afrique accuse du retard dans la compétition économique globale. Mais un retard dû au comportement de certains de ses chefs d’Etat, ainsi qu’aux relations d’ingérence néocoloniales qui les lient aux anciennes puissances impériales.

Pourquoi Sarkozy, en ami, ne vient-il pas plutôt annoncer la fin de la “Françafrique”, ces réseaux de l’ombre qui assurent les élections des uns et des autres en contrepartie de juteux marchés ? En lieu et place d’autocritique, il préfère donner la leçon aux Africains.

Par ailleurs, le retard économique de l’Afrique est contrebalancé par un formidable tissu de solidarité sociale : un filet de résilience qui lie les uns aux autres et au grand tout de l’univers.

Si “modernité” rime avec “individualisme” et “ultralibéralisme”, éspèrons que les Africains n’y entrent jamais totalement et que les Européens en sortent un peu un jour.

Au final, ce qu’on perçoit de la “modernité” de Guaino et Sarko n’a rien à voir avec l’Histoire. Elle est une idéologie économique et politique. Un système de valeurs qui n’a pas encore (assez pour Guaino et Sarko) destructuré les sociétés africaines au point de non retour. Doit-on s’en plaindre ?

4) Ce qu’en disent les jeunes Africains

Les jeunes Africains sont pleinement conscients d’appartenir à un village global, uni et ramifié numériquement (télévision, Internet, Facebook), métissé culturellement. Ils ont aussi le désagréable sentiment d’être parmi les derniers à ne pas pouvoir circuler à leur guise sur la planète. A juste titre !

Alors que j’anime une discussion avec des lycéens de Yeumbeul (banlieue dakaroise), une jeune fille de terminale s’emporte contre l’injustice : “avec l’immigration choisie, on ne nous accorde plus aucun visa pour la France. Pourquoi vous, lorsque vous venez au Sénégal, personne ne vous demande rien ?”

Une autre, au fond de la classe, prend la parole : “le discours de Sarkozy, c’est une insulte !”

Un jeune homme l’appuie : “pourquoi il vient nous dire ça ? On sait que l’Afrique a des problèmes, mais là il ne nous aide pas. Pourquoi il nous enfonce comme ça ? A quoi ça sert ?”

Les jeunes sont scandalisés. A la fin de la discussion, une élève lève la main : “je voudrais vous remercier d’être venu. Quand j’étais plus jeune, je ne connaissais pas l’histoire, le colonialisme, l’esclavage, etc. Je n’en voulais à personne. Mais en apprenant ce que les Blancs ont fait à nos ancêtres, après, j’ai eu comme la haine. Grâce à la discussion, je comprends que tous les Français ne son pas racistes !”

J’accuse le coup et lui réponds : “ça me fait plaisir et en même temps extrêmement mal ce que tu dis. Tous les Français ne sont pas racistes, certains sont même conscients du fait que le racisme, en France, constitue une vieille tradition…”

Besoin impérieux de croiser les regards pour mieux se comprendre.

5) Ce qu’en pensent leurs professeurs

Ndof est un jeune professeur de philosophie : “on commence le programme par enseigner aux élèves ce qu’on appelle Le préjugé raciste, c’est-à-dire qu’on relève dans les écrits des grands philosophes occidentaux les idées racistes qui ont servi à justifier l’esclavage et la colonisation. ” Friedrich Hegel, David Hume, Levy Brühl sont ainsi passés au crible.

Il poursuit : “dans son discours, Sarkozy s’inspire justement d’un passage aujourd’hui contreversé de La Raison de l’Histoire écrit par Hegel. Le passage dit en substance que les Noirs n’auraient pas le même rapport à l’Histoire, ce qui les maintiendraient hors de la marche de la modernité”.

L’enseignant se demande ce que recherche Nicolas Sarkozy. “Pourquoi ? Oui pourquoi dire cela ? Franchement, c’est la question que je me pose…”

6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination

Pour finir, je rencontre Mamoussé Diagne, ancien Ministre et maître de conférence à l’Université de Dakar.

Le philosophe a co-écrit l’ouvrage collectif “L’Afrique répond à Sarkozy”. Son article s’intitule “L’ignorance n’excuse pas tout”. ”C’est un discours paternaliste. Et à quoi sert le paternalisme si ce n’est maintenir un rapport de domination ?”

Dans la tribune qu’il publie pour se justifier, Guaino tempère : “L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?”

Il ne s’agit nullement de nier l’apport de la civilisation africaine au grand métissage intellectuel et culturel de l’humanité, et ce depuis la nuit des temps où l’être humain apparut sur le continent, depuis la civilisation égyptienne, etc. Que ce dernier soit jugé insuffisant relève uniquement de la suffisance de Monsieur Guaino et de l’ignorance de Monsieur Sarkozy ; malheureusement porte-voix officiels de la France.

Achil Mbembe écrit “Pour l’heure, le prisme à partir duquel [les nouvelles élites françaises] regardent l’Afrique, la jugent ou lui administrent des leçons n’est pas seulement obsolète. Il ne fait aucune place à des rapports d’amitié qui seraient coextensifs à des rapports de justice et de respect. Tant que cet aggiornamento n’est pas réalisé, ses clients et affidés locaux continueront de l’utiliser pour de tristes fins. Mais personne, ici, ne la prendra vraiment au sérieux et, encore moins, l’écoutera.”

Cette amitié est pourtant la condition sine qua non à l’achèvement dans les coeurs et dans les têtes, dans le droit et les pratiques, du cosmopolitisme indispensable aux solutions que l’humanité entière doit apporter aux problèmes écologiques, globaux, qui se posent. L’amitié entre les peuples.

Si Sarkozy expliquait que certaines valeurs africaines (qui ne sont d’ailleurs pas propres aux Africains mais par essence universelles) sont un rempart à l’asservissement de l’Homme (tout court et non pas Homme moderne à moins que l’Homme moderne, en réalité, ne soit l’Homme cosmopolite), il dirait juste.

Un Homme, au sens de l’être humain, qui doit (re)trouver et affirmer sa place dans l’écosystème et en finir avec tout complexe de supériorité sur la nature et sur lui-même.

Jamais il ne dominera totalement la nature (on le voit avec les dérèglements climatiques) ni n’en sortira totalement (il reste un animal social en prise avec son milieu naturel). Pas plus qu’il ne pourra seul apporter la solution. On a tous une pièce manquante, dixit Abdel Malik. Elle se trouve dans l’Alterité.

Lundi 26 mars 2012. Dakar.

Les élections se sont déroulées dimanche 25 dans le calme. Les premières tendances laissent rapidement présager la victoire écrasante du candidat du rassemblement de l’opposition Macky Sall. A la télévision, on annonce en début de soirée l’appel du Président sortant Abdoulaye Wade à son concurrent pour “le féliciter”. Dès lors, plus besoin d’attendre l’annonce officielle, le peuple a gagné, le Vieux est désavoué.

Made arrive avec un véhicule, surexcité. Il nous embarque Ndof, Codé et moi en direction du Radisson, hôtel luxueux dans lequel le nouveau Président et sa cour ont élu domicile. La foule - des jeunes Dakarois  - se presse dans le vestibule et les gardiens sont rapidement débordés. Aux cris de “Macky Président” et aux rythme des calebasses nous investissons l’hôtel, devant le regard incrédule - mais amusé - des habitués. C’est un peu comme si, en France en 2007, Saint Denis s’était rassemblé au Fouquet’s pour accueillir Sarkozy !

Macky fait sa première déclaration devant une armée d’objectifs de presse. Codé et Ndof parviennent en sortant à lui serrer la main. Nous filons devant le siège de l’Alliance Pour la République où la fête bat son plein. ”Gorgui déna gorgui déna soule léen ko” scandent les manifestants : le vieux est mort, le vieux est mort il faut l’enterrer. Après 12 ans de règne, l’alternance est accueillie jovialement. Youssou Ndour, Gadio, Tanor, et les autres candidats du M23 sont également présents.

En réalité, la partie n’est pas encore jouée. Le peuple n’a pas voté pour Macky mais contre Wade. C’est-à-dire pour le respect de la constitution. Autrement dit, contre la personnalisation monarchique des institutions. La démocratie a gagné, certes. Mais la compétition électorale prendra sa vraie tournure lors des législatives de juin prochain…

Pour l’instant, les frontières maliennes sont toujours fermées et des manifestations sont prévues aujourd’hui à Bamako. Je temporise donc en attendant de prendre une décision : partir vers la Gambie puis la Guinée pour rejoindre la Côte d’Ivoire, ou bien vers le Mali, à condition que la situation se normalise. 

Il y’a d’un côté les Sénégalais qui prouvent leur maturité républicaine ; qui répondent par les urnes à une tentative de confiscation du pouvoir. De l’autre les Maliens, pris en étau entre la rébellion touareg au Nord et un coup d’Etat qui risque de dégénérer en guerre civile. On espère que ça n’arrivera pas… 

Mercredi 21 mars 2012. Dakar. Journée mondiale de lutte contre les discriminations raciales. 

Bande annonce du film en cours de tournage…

Chouette, bihoreau et grand cormoran, aigle pêcheur, crocodile, vache et aigrette, varan, anhinga d’Afrique ; Sénégal. c photos J.P

Mardi 13 mars 2012. Passé deux belles semaines en compagnie d’LN : commencé par mettre le vélo de côté. VELO : Véhicule pour Epris de Liberté et d’Oxygène…mais il y en a d’autres…la pirogue ou le taxi brousse par exemple !

Débarqué sur la langue de barbarie qui n’a pas encore été engloutie par la mer (le changement climatique s’en charge) et goûté aux joies du farniente dans un décors paradisiaque…

 

Séjourné à Saint - Louis, le temps d’assister au retour des pêcheurs, boire une Gazelle avec Steve et passer dire bonjour à Jorie et Lies…

 

Vu les processions de pélicans au parc du Djoudj, une des plus grandes réserves ornithologiques au monde…Dédicace à Hugo et aux collègues de la DENV !

Vu la grande mosquée de Touba, épicentre du mouridisme et demeure devant l’éternel du marabout Cheikh Ahmadou Bamba…Dédicace à Mathias !

Silloné la mangrove du Sine Saloum jusqu’à Keur Bamboung, un campement éco-géré par une communauté de villageois et destiné à pereniser l’aire marine protégée…

Repartis en pirogue pour le continent, quatre heures de ballade parmi les hérons goliath, les aigrettes des récifs, les milans noirs, les alcyons pie et autres martins pêcheurs ou chasseurs jusqu’à Joal - Fadiouth…et son île cimetière mixte (catholique et musulman) formée d’un amas de coquillages !

Terminé par l’île de Gorée où une belle surprise m’attendait. Bravo pour le déguisement Monsieur le Président ! On refait la même à Sharpeville ?

LN est repartie dimanche. En ce qui me concerne, je reste quelque peu à Dakar. Au programme ces prochains jours : interventions pédagogiques dans un lycée sénégalais puis à l’école française, montage vidéo chez Erwan (cousin d’LN), visa pour le mali, entretien du vélo (qui a pris la poussière) et entraînements de rugby pour garder la forme.

Le sable donne moins d’éclats aux rebonds de la balle ovale et colle au corps après plaquage. Mais quel bonheur de trouver l’esprit rugby ici !!

Elections sous observation / Dakar / Dimanche 26 février 2012 / Crédit photo Julian Cyclo

Dimanche 26 février. Dakar.

Reprise du vélo en solo


Pieter est parti la veille, Steve reste à Saint - Louis. Remerciements de Jorie et Lies pour leur hospitalité. Je leur offre Les Anges blessés, écrit par Zoumba. Et me voilà de nouveau en selle lundi 20 février. 

La rencontre à MERE RUE était belle. Enfants et parents s’étaient rassemblés pour venir écouter mes propos, traduits en wolof et donc compris de tous.

L’asphalte se déroule sous la cagna. Le soleil frappe fort. L’odeur de pneu brûlé dans l’air et les éclats de verre par terre attestent du mécontentement général. Le Vieux Wade cherche à voler l’élection

Je dors à Teug Ndogi


Le chef du village m’invite à poser la tente entre deux cases, près des outils agricoles et des chevaux de trait. Matar, son fils me réclame de l’argent.

- “La France est venue coloniser le Sénégal, maintenant il faut nous aider.” Il ne lâche pas la main que je lui prêtais en guise de salut, insistant. 

Dans l’imaginaire collectif, le Blanc est riche. En plus d’être responsable, d’un point de vue historique, du pillage de l’Afrique.

Je reprends à mon compte l’argument des Allemands, conscients des méfaits de leurs aïeux, mais aucunement responsables directes du nazisme.

- “Je n’ai pas choisi de naître Fançais, comme tu n’as pas choisi de naître Sénégalais. Je m’intéresse au passé, connais l’esclavagisme et le colonialisme, mais je n’ai pas à payer de ma poche. Tu viens me demander de l’argent alors qu’on ne se connait pas et que je cherche seulement un endroit paisible où dormir. C’est déplacé. Il est facile de tomber. L’important c’est de se relever.”

Matar comprends et s’excuse. Il lâche ma main puis m’invite à la discussion autour d’un café touba. Réconciliation en parcourant un livre d’histoire acheté chez un brocanteur saint-lousien. Nous apprenons en lisant que Saint - Louis était français avant Lille…

Réveil au chant du coq


Je passe la seconde nuit dans les locaux de l’Association pour le Développement de la Langue Saafi (ADLAS), invité par Mamadou qui accompagne sur sa bicyclette mes derniers kilomètres “pour faire un peu de sport”.

Sa tante, directrice du centre, m’accueille chaleureusement. Ainsi que MERE RUE, l’association ADLAS promeut la scolarisation des jeunes et leur intégration dans le système public. Entre le saafi parlé à la maison, le wolof parlé en ville et le français parlé à l’école, certains enfants se mélangent les pinceaux. L’asso les aide à y voir clair. Séance photo dans une école, avant mon départ pour la capitale.

Arrivée à Dakar mercredi

Logé chez les Diouf, amis des Faliu (que je remercie chaleureusement). J’assiste Place de l’Indépendance à l’essoufflement du M23. La tension est palpable, mais non canalisée : policiers et manifestants se font face ; les cadres de l’opposition sont absents. A noter la présence des rappeurs de Da Brains (vidéo), membres de Yen A Marre, consternés comme les autres devant l’absurdité de la situation…

Le Sénégal écrit aujourd’hui une page importante de son histoire. Premier véritable test républicain et démocratique depuis l’Indépendance, la participation au scrutin promet d’être massive. Résultats ce soir. 

Deux faces à la médaille / Voilà la coupe pleine / Qu’Abdoulaye Wade s’en aille / Rester n’en vaut la peine / Certains battent campagne / D’autres clament leur dû / Constitution de pagne / Justice corrompue

Samedi 18 février 2012. Saint Louis, Sénégal.

Quitté Nouakchott par temps clair, après avoir salué les Petits Princes de l’école Théodore Monod. Le nuage de sable est passé. A grands coups de pédales, nous approchons du Sénégal. La veille de franchir le fleuve, je crève et inaugure ma première rustine. Je fêterai ça au lait de chamelle !

Au poste frontalier de Rosso, un groupe de jeunes gens fond sur nous. Dans la plus grande confusion, ils proposent de changer nos devises. L’un d’eux attrape un vélo. Je le repousse. Il s’énerve : vexé. “T’as pas à me pousser !” Je lui réponds qu’il n’a pas à s’agripper au vélo. Alors, sans autre forme de jugement, il me traite de “raciste”.

Intérieurement je jubile, essuyant une volée d’insultes et autres formules de politesse : “rentre chez toi, t’as rien à faire ici. J’aime pas les Blancs. Retourne d’où tu viens, sale raciste.” Je tenterais de lui parler du MRAP et de Sharpeville. Je tenterais d’expliquer pourquoi je suis dans son pays et en quoi ses propos sont discriminants. Mais devant son obstination et la série d’obstacles administratifs qui m’attendent encore pour quitter la Mauritanie, j’abandonne.

Après la rustine, double inauguration : la xénophobie et la diffamation. Dommage ! Je n’ai plus de lait de chamelle. Sur le bac, en traversant le fleuve, je rumine et songe aux raisons de la colère de ce jeune homme qui se trompe…

Rosso Sénégal, Richard Toll, Ross Béthio. Au gré des premiers kilomètres en Teranga, les huttes en paille remplaçent les tentes arabomauresques ; le vert tendre des cultures agricoles le jaune paille de la brousse. Les gamins scandent des “Toubab, Toubab” à notre passage. Un nouveau chapître s’ouvre en Afrique de l’Ouest.

Arrivée à Saint Louis, dimanche 12 février. Joeri et Lies nous accueillent. Flamands résidant à Ndar (Saint Louis en Wolof), ils ont créé une entreprise sociale en informatique et se démènent parallèlement pour développer la vie du quartier, en particulier l’alphabétisation des plus jeunes. Après deux mois de galère bureaucratique, l’antenne locale d’Edulogos vient de naître officiellement. La semaine sera riche en rencontres :

Lundi. Entrevue avec Annie, Directrice de l’école française Saint Exupéry et programmation d’une présentation devant ses Petits Princes jeudi midi ; passage à Radio Teranga et enregistrement de l’interview qui passera sur les ondes saint louisiennes toute la semaine.

Mardi. Entretien avec la Directrice de l’Institut français, par ailleurs Consul honoraire. Douche froide au démarrage et sermon de prudence : “vous n’auriez jamais du traverser la Mauritanie à vélo, moi-même je n’y vais pas. Si vous m’aviez envoyer votre dossier à l’avance, je l’aurais refusé. C’est la vie de nos soldats que vous risquiez, en plus de la vôtre…” Cocorico, tsoin tsoin. A la fin du clairon, elle s’avère amicale et entièrement disposée à répondre à mes sollicitations ; intervention dans une école publique sénégalaise l’après midi.

Mercredi. Réunion à l’Agence de Développement Communal (ADC) avec Richard, point de contact de la ville de Lille à Saint Louis dans le cadre de sa coopération décentralisée ; rencontre des salariés et bénévoles de l’association Le Partenariat, qui appuie divers projets innovants en matière de développement durable : biogaz et biocharbon, éolien, tri et valorisation des déchets, voûtes nubiennes, etc.

Jeudi. présentation de l’ADC par son Directeur Général et discussion autour de l’adaptation au changement climatique à Saint Louis, avec le chargé de mission Onu Habitat; intervention à l’école française, puis devant des représentants du Parlement des Jeunes de Saint Louis et leurs coordinateurs.

Vendredi. Rencontre avec Amina Sow Mbaye et Pape Samba Sow, dit Zoumba, mère et fils, militants enseignants, fondateurs de MERE RUE, une école communautaire pour l’insertion scolaire des mômes voués à la rue (parce que non déclarés à leur naissance et, faute d’existence légale, interdits d’inscription dans les écoles publiques ; parce qu’enfants de parents trop déshérités pour les envoyer en classe ; parce que placés dans les Daaras et condamnés à mendier comme Talibés pour le compte d’un marabout plus ou moins attentif à leur bon développement…parce que, parce que, parce que…) Une discussion avec des alumni devrait avoir lieu dimanche matin. Désormais au collège, ils sont la fierté de l’association.

Je termine la journée par une séance photo au marché de Sor, tout en couleur…

Mise en route vers Dakar lundi matin. Pensée pour les Lillos qui accueillent aujourd’hui le Congrès du FN avec une contre manifestation. No Pasaran !