Julian Cyclo

Carnet de route d'un cyclovoyageur en quête de résilience écologique et sociale, en partenariat avec de jeunes lillois...

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Retour en France.
Avec les yeux neufs et la paresse du lémurien.
L’Afrique est loin.

Ce blog continuera à vivre. J’ai toujours un petit vélo dans la tête, assez de photos pour illustrer les 360 et quelques prochaines journées. Et bien quelques anecdotes à partager…

S’il faut l’écrire, MERCI. A celles et ceux qui se sont penchées sur la carte pour voir où je me trouvais ; qui ont suivi mon aventure de près ou de loin ; qui m’ont conseillé ; qui m’ont orienté ; qui m’ont hébergé ou fait héberger ; qui m’ont accompagné, sur la route, par la pensée ; m’ont soutenu à leur façon ; m’ont écrit ; m’ont donné des nouvelles ; un peu d’eau ou une tranche de pain ; un sourire ; ou une grande claque dans le dos ; une claque de copain. MERCI. 

Je reviens de loin.

Vendredi 13 juillet 2012. Libreville, Gabon. 

J’ai failli ne pas monter dans l’avion. Alors que l’embarquement commençait, Léon, joint au téléphone, dit connaître des difficultés pour placer mon vélo en soute.

Léon : c’est un des opérateurs du fret à l’aéroport de Cotonou. Du moins, c’est à lui que j’ai confié le colis et remis 35000 Francs cash.

- “Ils refusent de prendre le paquet, ils disent qu’il est trop gros !”

…Les passagers du vol à destination de Libreville sont invités à se présenter à la porte d’embarquement. Leadies and gentlemen…

Mon sang ne fait qu’un tour. Je ne sais pas qui est ce “ils” mais je comprends que mon vélo risque de rester au sol.

J’alerte le chef d’embarquement. Il me renvoie au check in. Je repasse tous les contrôles en sens inverse et en accéléré, franchis le portique détecteur de métaux qui sonne qu’on soit armé jusqu’aux dents ou nu comme Adam. Sous l’oeil amusé des douaniers, surtout celui à qui je refusais de glisser un billet en gage de notre soudaine et unilatérale amitié.

Au check in, on m’indique le bureau de la compagnie. Je frappe puis entre sans attendre qu’on m’y invite. Surprise, je tombe nez à nez avec la jeune femme qui m’avait vendu le billet quelques jours plus tôt. 

J’explique le problème, le vélo qui ne passe pas en soute d’après Léon. Sans chercher à comprendre, elle me passe un savon : “Monsieur je vous avez dis de faire emballer le vélo à l’avance ! C’est qui ce Léon ? “

Je respire un grand coup et tâche de changer le ton que prend la conversation : “Madame, j’ai procédé comme vous me l’aviez indiqué. Dès le vendredi, jour d’achat du billet, je me suis rendu au fret. Quand je vous demandais de me donner un contact là-bas, vous m’avez répondu ‘allez y seulement’. J’y suis donc ‘allé seulement’ et j’ai traité avec Léon. Le vélo est emballé et prêt à embarquer depuis hier ! Je ne comprends pas…”

Elle se calme puis reprend : “Mais on ne confie pas le vélo à n’importe qui !” J’explose. “Mais vous n’aviez personne à me recommander au fret. Dans ce cas, il fallait me donner un contact !”

A cet instant, je prends conscience que Léon est effectivement n’importe qui. Je n’ai pas même un reçu en main qui prouve que c’est bien à lui que j’ai remis mon vélo. Et si on me le volait ?

La jeune femme appelle son responsable, déjà sur le tarmac à contrôler l’embarquement. C’est avec lui qu’il faut voir. Je lui demande une attestation. Elle refuse.

Allez y seulement !

A nouveau, je passe la police, la police des frontière, la douane, le portique déréglé, et me présente à la porte d’embarquement. Je saute dans le bus qui nous conduit, les retardataires et moi, au pied de l’avion, devant Edmond, chef d’escale.

On appelle Léon avec mes derniers crédits. Le bruit des turbines, le vent, l’excitation rend tout dialogue impossible. L’épuisement du crédit vient achever cette avorton de conversation. 

L’avion est prêt à décoller. Je refuse de monter sans le vélo. Edmond me rassure. Il est “LE” responsable ici et s’occupera personnellement d’embarquer le vélo dans le prochain vol, mais dans l’immédiat il faut que l’avion décolle.

Soit je monte sans le vélo en lui faisant confiance, soit il me débarque avec des pénalités à ma charge. 

Décoller seulement !

Je lui fais confiance et monte à bord en m’assurant qu’il enregistre le numéro de téléphone de Léon. Un sandwich cellophane et un café plus tard, j’atterris à l’aéroport Léon MBA de Libreville.

Je me rends au service de réclamation des bagages. On refuse de prendre ma déclaration car je n’ai pas de numéro de colis. C’est idiot mais je ne cherche pas à comprendre et laisse les deux employées reprendre leur bavardages. Désolé pour le dérangement !

Je m’installe alors au Sunset Beach Hôtel. Le vélo doit venir vendredi. Je profite du cadre idyllique offert par l’établissement (je pèse tous les mots de cette phrase), les pieds dans l’eau. Jeudi soir, je rencontre la famille de Lionel, l’ami d’un ami et assiste médusé aux préparatif de mariage du tonton : le règlement de la dot, les machettes, les marmites, les pagnes. La liste de mariage faite par la famille de la mariée n’en finit pas…

Ce vendredi midi, Edmond appelle : “C’est bon le vélo est embarqué et l’avion vient de décoller”. C’est un vendredi 13 mais je ne suis pas superstitieux. Je prends un taxi, direction l’aéroport. On m’indique le service de réclamation des bagages. J’entre.

- “Bonjour c’est pourquoi ?” C’est une dame plus âgée qui m’interroge. Les deux pipelettes ne sont visiblement pas là. Je lui explique.
- “Vous avez fait une déclaration ?”
-  J’éclate de rire. Non, parce que figurez vous, on me l’a refusé !”
- “Mais il fallait en faire une, on en fait toujours une !” …Maison de fous !

Rigoler seulement !

Les bagages sont débarqués sur le tapis roulant. Les passagers viennent récupérer leurs paquets et les agents de douanes contrôler les contenus.

Autour de moi, de nombreuses amitiés soudaines et unilatérales prennent place dans un joli ballet d’hypocrisie. Le vélo ne vient toujours pas. J’interpelle un jeune agent. Il part vérifier. Le vélo est resté en soute. Il l’amène. En sortant, il me prend par le bras et me glisse à l’oreille :

- “La douane va vous embêter. Qu’est ce que vous pouvez donner ? Je vais vous aider à passer. Je connais quelqu’un.” Je refuse et passe, seul, devant le douanier.
- “Qu’est-ce que vous avez là ? 
- Un vélo Monsieur.
- Neuf ?
- Non, pas vraiment. Il a déjà 10 j’ai at.000km au compteur.

- Allez y !
- Seulement ?
- Oui, allez y.

Résultat : le vélo roule mais le frein avant ne répond plus. La fuite hydraulique s’est aggravée dans le transport. Départ dimanche pour… Brazzaville.

Le vélo en pièces détachées dans un carton emballé de scotch. 22 kilos à la pesée. Départ demain pour Libreville.

Jeudi 05 juillet 2012. Cotonou (pour une semaine encore)

A défaut de pouvoir embarquer sur un cargo, je surfe…
Branché sur Internet comme jamais depuis le départ, j’ai trouvé la planque informatique en salle des profs de l’école Montaigne. On me confond souvent avec un collègue :

- “Et vous, alors, c’est quelle discipline ?”
- L’antiracisme ? Le voyage ? Le squatt et le pipot peut-être…

L’ambassade du Gabon à Lomé ne délivre pas de visas “comme ça”. Il faut un dossier solide. Quand j’essaie d’expliquer au premier adjoint, joint sur portable car il ne décroche pas sa ligne officielle, qu’il est difficile dans un vélo qui prend l’eau de pluie ou de mer depuis 9 mois de transporter une serviette (un porte document) il répond :

- “Et nous ? Quand on doit venir en France, comment croyez-vous que ça se passe ?” 

1-0. Je n’ai pas vu filer la balle. Battu, je me plie aux exigences du bureaucrate et constitue, jour après jour, un dossier complet. Je surfe… tout en suivant l’Euro 2012 à la buvette d’un café. 

Arrivé à Lomé, j’apprends que Bongo vient d’atterrir à Paris. La préposée aux visas accepte d’examiner mon dossier mais prévient :

- “normalement il faut un certificat de résidence ! Vous avez de la chance de tomber sur moi ! 35000 Francs !”

La courtoisie est en option et la lettre de soutien de l’ambassade de France fait son effet.

- “Revenez dans 48h !”

Bien Madame ! Merci Madame. Il ne me reste plus qu’à dénicher un coin où patienter. J’appelle Serge, l’ami d’un ami rencontré au Yes Papa (voire son déhanché ci-bas :) 

Français installé à Lomé, Serge collectionne la musique Ouest-africaine des années 50 aux Indépendances. Il m’oriente vers une petite auberge peu chère mais correcte. Un gosse vend ses livres scolaires pour se faire de l’argent de poche. J’achète Le Mandat d’Ousmane Sembène. Il m’aide à passer le temps…

Ce matin, dès 8h, heure d’ouverture précisément, je suis à l’ambassade. Le premier adjoint arrive à 9h et sans un regard, me demande ce que je veux. Il fouille dans ses papiers. Le passeport n’est pas prêt. Il referme la vitre teintée. Avec le reflet du soleil je perçois ses gestes derrière : il tamponne mon visa. Ca vallait bien la peine d’attendre deux jours…

La pomme ne tombe jamais loin du pommier. Les anciennes colonies françaises ont hérité de la lourdeur administrative hexagonale. Mais ces dernières ont aussi développé leurs propres incohérences : une jeune maman gabonaise, arrivée peu après moi, s’est vu rétorquer qu’aucun document ne pouvait être délivré à ses enfants “parce que le père est malien, donc les enfants maliens”. Il lui fallait se rendre à l’ambassade du Mali “point, c’est comme ça”.

Elle avait beau répéter que le papa les avait abandonnés depuis longtemps, rien n’y fit. Et quand on connaît la situation au Mali…

Bureaucratie ! Oh Monstre froid !

Bref, pendant que Tombouctou meurt, je me vois délivrer un visa d’un mois pour voyager au Gabon. Même effet qu’une réussite au bac, je ressors du consulat le sourire au lèvres. Billet d’avion en poche, j’atterrirai, sauf aléa, mercredi prochain à Libreville. 

Gabon, Congo, RDC, Angola puis Namibie… Commence alors une autre paire de manches.


Mardi 12 juin 2012. Lomé.

Depuis quelques semaines, j’adopte un rythme de voyage plus rapide. Il faut dire que vendredi prochain, cela fera exactement 9 mois de route. Si je veux tenir mes délais (j’avais quand même prévu de la marge) je dois avancer.

Je devrais être à Cotonou dans deux jours. De là, deux solutions se présentent : trouver un bateau et débarquer quelque part en Afrique centrale ou bien partir par route au Nigéria. Mais le Nigéria, ça craint un peu on dirait…

Sur le site du MAE à propos du Nigéria on peut lire : Il est recommandé de ne pas se déplacer à pied en ville et, en voiture, de rouler vitres et portières verrouillées. L’insécurité se manifeste par des attaques diurnes et nocturnes, sur les routes et dans les villes, y compris aux domiciles, par des groupes armés à la recherche d’argent, d’objets de valeur ou de véhicules.

Ah bah ça tombe bien, je ne me déplace ni à pied ni en voiture, et je n’ai ni vitre ni portière. Ouf !

Samedi 9 juin 2012, Accra, Ghana.

Parti d’Abidjan après un copieux petit déj aux pépites de chocolats ; rejoint Grand Bassam et dormi chez un membre de la cour du Roi de Moosou ; fait le pari de rejoindre le Ghana en roulant sur la plage ; pari réussi jusqu’à ce qu’une vague qui n’avait rien à faire là (c’était marée basse) n’emmène mon vélo faire trempette dans la mer ; découvert que j’étais au Ghana quand sous un cocotier un jeune pêcheur me répond en anglais ;

fait demi-tour pour trouver le village de New Town dépassé dans mon élan ; passé 15 min à expliquer pourquoi je prétendais arriver de Côte d’Ivoire alors que les agents de police me voyaient arriver de l’Est ; bu le coca qu’ils offraient pour me récompenser (ça ne compense pas certaines pertes en matériel électronique mais ça réconforte…) ; feint d’ignorer les sous qu’ils rackettaient aux autres voyageurs motorisés et avec lesquels ils offrent du coca ;

dormi dans un village N’zéma et mangé du porridge au petit déjeuner (so british…) ; roulé sous la pluie et compris ce que signifie “saison des pluies” ; visité les chateaux d’Elmina et Cape coast, deux des plus grands points de départ des navires négriers (aussi grands que leurs portes de non retour sont petites…) ; failli être enfermé dans une cellue par un gardien pressé de partir ; négocié avec le veilleur de nuit de pouvoir garer le vélo dans le chateau et dormi dans la pêcherie d’Elmina avec un rasta : un abri de bois et de tôle sur piloti ; admiré la vue qu’il offrait (avec laquelle aucun hôtel ne peut rivaliser) sur la ville en étant bercé par les clapotis de l’eau et le ressac des vagues au large ;

cru entendre Stanley Beckford à chaque fois qu’un vieux ghanéen me parlait ; arrivé à Accra dans un embouteillage monstre ; rebondi de voitures en pare-chocs jusqu’à l’école française ; dormi chez Mathieu, prof d’EPS et cyclo voyageur à ses heures ; partagé nos expériences et nos anectodes et arrivés à la même conclusion : rien de tel qu’un long voyage à vélo pour apprendre à se connaître et à connaître ses semblables ; expliqué mon voyage aux enfants de l’école aux yeux grands écarquillés ; parti pêcher le barracouda au harpon toute la journée, la tête sous l’eau.

“Le nez dans le guidon, la tête sous l’eau” littéralement ;-)

Grâce à Eric, prof de Maths un plan bateau depuis Cotonou se dessine sérieusement…Affaire à suivre. Ou du moins un plan sûr pour éviter les zones les plus dangereuses du Nigéria…

Grosse pensée toute la semaine et particulièrement aujourd’hui à Charles et Laurie qui se marient. Félicitations ! Un toast à votre bonheur !

Jeudi 31 mai 2012. Abidjan. 

Visas du Ghana et du Togo en poche, des petits princes dans les sacoches, pneus neufs et nouvelles plaquettes de freins, axe du pédalier resseré, yalah c’est bon on peut y aller. Direction Accra en longeant la mer.

Merci à Olivier et ses colocs. J’ai découvert une ville dans laquelle il est extrêmement difficile de ne pas nouer d’amitiés. Les ivoiriens d’Abidjan ont le contact plus que facile : deux mots échangés en appartée et on finit tous autant qu’on est à boire un verre au maquis.

Si les Dakarois sont de grands sportifs (on les voit courir sur la plage dès 6 h du matin) les Abidjanais sont de grands fêtards (on les voit en terrasse dès 6 h du soir). La preuve, c’est ici qu’on danse le zouglou ! Et s’il est faux de dire que Dakar ne vit pas aussi la nuit, je n’ai vu personne en jogging à Abidjan aux heures fraîches du matin…

“Prenez le maquis, pas la guerre” pourrait être la devise officieuse du pays qui goûte avec bonheur le fait de vivre à nouveau en paix. Devise par ailleurs bien plus sexy que le triptique officiel “union, discipline, travail” (qui sent les coups de fouet ; les coups d’Houphouët ?)

Maquisards de tous pays, unissons-nous !

Passage vers la 20e minute, alors que je suis en voiture à circuler dans les rues d’Abidjan avec Quentin. Merci Anneka d’avoir prévenu mes proches :)

Jeudi 24 mai 2012, Abidjan, Côte d’Ivoire, pays de Tiken Jah, Alpha Blondy et des balayeurs balayés !!

Relié Yamoussoukro, capitale politique, à Abidjan, capitale économique en 2 jours de temps. Soit 250 kilomètres parcourus sur un goudron impeccable mais rudement vallonné. Il faut dire que j’étais motivé par l’idée d’arriver.

A l’entrée d’Abidjan, un béret rouge dresse sa barricade devant moi. “J’ai soif mon ami”. Moi aussi. Faussement naïf, je lui tend une bouteille d’eau. Je fais semblant de ne pas comprendre qu’il attend d’autres liquides. Impassible, je compte les secondes tandis que les véhicules s’accumulent derrière moi. Il me laisse finalement continuer, un peu déçu.

Olivier, copain de fac et journaliste, m’accueille. Rendez vous au café Chez Pako des 2 plateaux. J’attaque une coupe de crème glacée en l’attendant. Du chocolat et de la chantilly : je n’en avais plus vu depuis Dakar. Je fonds.

Puis on part au “maquis”, c’est-à-dire boire des verres en mangeant des brochettes d’escargots et du poulet braisé accompagné d’alloco, des bananes plantin frites. Un délice ! Laura, correspondante américaine pour divers médias anglo-saxons nous accompagne. 

Au programme des prochains jours et dans l’ordre des priorités : repos, entretien du vélo et du matériel, concerts de reggae, visas, interventions pédagogiques et interviews, visite à l’OMAOC afin de dénicher quelques contacts dans les ports de Lomé et Cotonou, d’où je tenterai d’embarquer pour traverser le golfe de Guinée…en cargo ou bateau stop…Si vous connaissez un capitaine ou un skipper dans le coin, n’hésitez pas !

J’écris actuellement depuis le bureau local de l’AFP où Quentin, coloc d’Olivier, travaille et me propose de stocker mes données vidéos. Une aubaine car on est jamais à l’abri d’une rupture de disque dur. Cerise sur le gâteau : une connexion internet optimale qui me permet de vous faire profiter d’un bref aperçu, en images, des quelques jours passés en route.

Départ de Man, sous les nuages et sous traitement antipalu jeudi 17 mai

Nuit au barrage routier dozo, 18 km avant Duekoué en compagnie de deux guerriers et d’un chauffeur de camion tombé en panne juste à côté. Il s’appelle Aka, son rêve est d’aller en Afrique du Sud, le pays de Mandela. Il me rappelle que l’humanité est indivisible : on peut être né à deux endroits différents et vivre deux réalités divergentes et toutefois partager, aussi loin qu’on regarde, le même rêve et le même désir d’égalité. La nuit fut belle et poétique…

Visite du camp dozo à Duekoué et concert de Kora improvisé vendredi 18 mai. Le joueur chante mes louanges et remercie mes parents d’avoir donné naissance à un garçon comme moi. Papa, Maman, le message vous revient ;-)

Des bulles et du sucre pour avancer, dédicace au Grand Youki et à tous les copains qui capteront

Basilique Notre Dame de la Paix construite par feu Felix Houphouët Boigny à Yamoussoukro, lundi 21 mai. Vous avez dit folie des grandeurs ?

Fondation Felix Houphouët Boigny pour la paix, Yamoussoukro. Un bâtiment qui en jette !

Son responsable du centre de documentation m’explique que le rôle de la fondation est d’abord de présenter Felix sous l’angle de l’homme de paix, “car c’était aussi un homme de paix”. A noter le “aussi” (sic !)

Lundi 21 mai 2012. Yamoussoukro.

La route entre Man, Duekoué et Daloa est réputée dangereuse. Des coupeurs de route pillent les automobilistes. Ne sachant pas où dormir je trouve refuge auprès de Dozos.

Chasseurs traditionnels, ils assurent bénévolement la sécurité sur cette partie du territoire. Armés de fusils artisanaux, ils portent une ribambelle de gri-gris autour du cou ou accrochés à leurs vêtements.

Ils disent ne pas craindre les balles et pouvoir avancer même si on leur tire dessus. Ils disent aussi savoir se fondre dans la brousse et pister n’importe quel animal, fut-il un lion ou un malfrat.

Ils sont organisés en confrérie et agissent “pour le bien de l’humanité”. La nuit fut agréable, malgré la rudesse du banc en bois qui servait de matelas et la pluie qui nous surprit en plein sommeil, la bâche de l’abri ne s’avérant que peu étanche…

Vendredi 20 avril 2012. Labé, Guinée.

Après Kédougou, rejoins le poste frontière sénégalais de Ségou. La police me loge et me nourrit dans cet hameau enclavé, soutenu par le PAM (programme alimentaire mondial). Je profite d’une journée de repos pour me baigner au pied de la cascade de Dindéfélo. Magique.

La première ville de Guinée est dénommée Lougué. Une journée de grimpe pour l’atteindre. Par endroit, la piste est tellement écharpée qu’il faut descendre et pousser le vélo. Lamine m’aide sur les premiers km. Quelques heures plus tard et dix litres de sueur en moins, j’atteins la Guinée. Il fait chaud, les gendarmes roupillent. Il me faut réveiller le sergent pour faire tamponner mon visa. Il se lève de mauvais poil, dans son débardeur blanc troué, et allume une clope. “Il faut attendre le chef”. On attend. Le chef arrive et me sermonne sur la tenue du passeport. “Chez nous ça doit être ordonné”. Tu parles…

La montagne ne s’arrête pas là. Il faut encore pousser. C’est dur. Je croise Gilbert et sa soeur, un phacochère sur la tête. Ils m’invitent à dormir chez eux. Il sont des forestiers (originaires du Sud) saisonniers venus cultiver l’arachide par ici. Je loge dans leur case provisoire et dans le plus profond des profondeurs de l’Afrique. Ni route, ni électricité, ni rien d’ailleurs si ce n’est le cadre naturel préservé des âges. Le panorama est splendide. A ma vue, les gosses se marrent ou se taillent en courant. Un blanc ?! Et s’il n’avait pas d’âme ?

Je continue de pousser le lendemain. En fin de journée je craque. C’est trop dur. Je rebrousse chemin et demande l’asile dans un village. Je découvre un jardin d’Eden où l’on se nourrit uniquement de ce que produit la terre et qui tombe des arbres. Les mangues ont un goût de miel, les branches croulent sous leur poids. Deux frangins m’hébergent sur le pas de leur case. Je reste une journée pour profiter du lieu, unique. Un paradis sur terre, mais tellement enclavé. La population souffre du manque de développement. Les politiciens jouent de la corde éthnique : diviser pour mieux régner. Quant à mon étude du racisme, la Guinée vallait le détour. Le projet trouve un écho très positif auprès des citoyens.

Je poursuis mon chemin vers Mali ville, passe le Mont Loura, saluant au passage La Dame de Mali qui trône à 1500 m d’altitude (photo ci dessus). Chaque soir, je trouve un hébergement dans un village. On m’accueille avec des mangues et le sourire. C’est toujours le même scénario. Je croyais connaître l’hospitalité. Ce n’était rien comparé à ce que je vis ici. Les Peuls du Fouta Djalon ont le coeur sur la main et la main assez large pour en contenir plusieurs.

La Guinée est le pays des superlatifs : le plus riche géologiquement (or, diamants, fer, beauxite, pétrole…) et le plus pauvre économiquement (qui en profite alors ?), le moins développé et le plus chaleureux (il faudra qu’on m’explique pourquoi ceux qui n’ont rien savent donner, et non l’inverse), le plus montagneux et le plus beau que j’ai vu jusqu’à présent.

En attendant l’ouverture du cyber, deux jeunes m’accostent. On discute un peu, ils décident de m’inviter chez eux et de me présenter l’école où ils ont étudié demain. Je fais donc halte à Labé.

Au programme ensuite : direction la forêt, le Sud de la Guinée. Il parait que les populations y ont conservé leurs traditions mystiques et culturelles. Je devrais y arriver en même temps que le début des pluies. Ça réserve sans doute de belles anecdotes. A Labé j’ai retrouvé le goudron et les montagnes se tassent peu à peu. La route devrait être plus facile…

Vendredi 13 avril 2012. Kedougou.

Quitté Dakar dans le bruit et la poussière, en route pour Tambacounda il y a tout juste une semaine. 

Une semaine riche de rencontres et de surprises :

- vendredi soir, alors que je cherche un endroit pour dormir, j’entend les tamtams vibrer. A l’orée du village, un tournoi de lutte traditionnelle se déroule. Les athlètes s’aspergent d’eau bénite par leurs marabouts. Il marchent en cadence, dans le sable, au rythme des percussions et se préparent psychologiquement au combat. Ils portent grigris et colliers protecteurs autour des bras et du cou. Ils s’affrontent au clair d’une lune pleine à croquer, dans la nuit étoilée. 

- dimanche 8 avril, encore de la lutte. La “clarification” entre Eumeusen et La est retransmise à la télé. Je regonfle mes pneus chez un “vulcanisateur” (après avoir crevé deux fois dans la journée). Falou est fan de lutte. Quand il apprend que je souhaite voir le combat, il m’invite chez lui et me présente à toute sa famille. On suit le combat et la joie explose après la victoire d’Eumeusen. 

- Lundi 9 avril, je m’arrête dans un village, il est 20h30, j’ai roulé de nuit pour profiter de la fraicheur du soir. L’harmattan a soufflé toute la journée, de face. Un vent sec et chaud comme la braise. Des femmes aux seins nues pilent le mil dans un mortier. Le chef du village m’autorise à planter ma moustiquaire près des cases de terre et de paille. Je repars le lendemain avant l’aube. 

- Mardi 10 avril. Tambacounda est proche. Je trouve un cycliste Peulh entrubané et habillé d’un boubou bleu, qui roule sur un vieux clou depuis 30 jours. Il est parti de Matam (Nord du Sénégal, proche de la Mauritanie), son sac sur le porte bagage. Nous faisons route commune puis il m’invite chez lui, au centre de Tamba. J’y passe la journée et la nuit.

- Mercredi 11 avril. J’attaque le parc du Niokolo Koba, une reserve naturelle. Je passe les deux nuits dans les camps des agents du parc. Je ne croise que des macaques, des phacochères et des hérons. Pas de fauves, heureusement. 

Et me voilà à Kédougou. Je trouve le premier cyber depuis une semaine. Passage de la frontière ce soir ou demain. La route se termine ici. J’attaque la piste à présent, dans les montagnes.

Le baobab est un mangeur d’huîtres. Il se nourrit des nutriments calcaires qu’il trouve dans le sol.

Il existe à Fadiouth (petite côte, proche de Joal) une île formée uniquement de coquillages. L’île est un cimetière où poussent de nombreux baobabs.

Selon la tradition serère (ethnie sénégalaise peuplant le Sine Saloum), les morts étaient enterrés sous un tumulus de coques.

La planète du Petit Prince qui contenait trois baobabs devait être drôlement calcaire et le Petit Prince, peut-être un sacré amateur de fruits de mer !

“Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire” dixit Nicolas Sarkozy. C’était en juillet 2007 dans un amphitéâtre de l’Université Cheikh-Anta-Diop à Dakar, Sénégal. Ces mots ont eu l’effet d’une bombe médiatique. Déflagration raciste ou simple maladresse ? J’ai posé la question aux Dakarois. Analyse et opinions.

Sommaire

1) Elements de cadrage
2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain
3) Raciste le discours ?
4) Ce qu’en disent les jeunes Africains
5) Ce qu’en pensent leurs professeurs
6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination

(Article à retrouver en partie dans les futures pages du Ch’tITOYEN, journal du Mrap Nord - Pas de Calais)

1) Eléments de cadrage

Nouvellement élu Président de la République française, Nicolas Sarkozy s’adresse depuis Dakar à “l’Afrique toute entière”. En particulier aux jeunes.

On pouvait s’attendre au pire après une campagne électorale marquée par la progression des idées xénophobes. Avait-on raison ? Henri Guaino était à la plume, Sarko au micro.

Après une brève introduction de bienséance (“Je suis venu vous parler avec la franchise et la sincérité que l’on doit à des amis que l’on aime et que l’on respecte”) Sarkozy qualifie l’esclavage et la traite négrière de crimes commis contre l’humanité. Crimes par ailleurs reconnus comme tels en droit français depuis la loi Taubira de 2001.

Il indique ensuite les fautes et les apports positifs du colonialisme, fidèle à l’esprit contreversé de la loi du 23 février 2005. Enfin il affirme qu’il n’est pas venu parler de “repentance”. Autrement dit, il ne demande pas pardon car il faut tourner la page.

Pour autant, le droit de tourner la page ne s’accompagne pas, dans son discours, du devoir de s’en souvenir et surtout de l’enseigner.

Le devoir de mémoire, responsabilité morale, est une notion bien comprise en Allemagne démocratique. Chez Sarkozy, elle semble passée sous silence. Doit-on le regretter ? On en a le droit quand on sait le peu de place accordé au commerce triangulaire et la colonisation dans les manuels scolaires. Mais passons…

Dans le discours, la colonisation est reconnue comme “une grande faute” à l’origine “d’une destinée commune” qui fait des Africains les héritiers de la civilisation européenne, en plus de la leur. ”Des metisses culturels” approuverait Senghor. Et Sarkozy de reprendre le concept d’Eurafrique comme réalisation géopolitique souhaitable de cette destinée ; l’Union pour la Méditérannée en étant l’étape préliminaire.

A cet instant, on ne peut pas parler de racisme. Encore moins de fascisme puisqu’il prononce “la pureté est un enfermement, la pureté est une intolérance. La pureté est un fantasme qui conduit au fanatisme”. Mais alors pourquoi tout ce bruit médiatique ?

2) Dérapage : Homme moderne versus Homme africain

Répondant au complexe d’infériorité réel ou supposé des jeunes Africains, le Président français veut rassurer : “vous n’avez pas à avoir honte des valeurs de la civilisation africaine, (…) elles ne vous tirent pas vers le bas mais vers le haut, (…) elles sont un antidote au matérialisme et à l’individualisme qui asservissent l’Homme moderne, (…) elles sont le plus précieux des héritages face à la déshumanisation et à l’aplatissement du monde.”

C’est ici que le bas blesse : “Homme moderne” versus “Homme africain” ; sous entendu : Homme occidental, résolument moderne, versus Homme africain, pré-moderne. Et Sarkozy de poursuivre sa lecture : ”l’Homme moderne qui éprouve le besoin de se réconcilier avec la nature a beaucoup à apprendre de l’Homme africain qui vit en symbiose avec la nature depuis des millénaires.”

Préjugé ? Il semblerait… Complexe de supériorité ? Assurément : pourquoi parler d’Homme moderne pour désigner l’Homme dont il est question ici en opposition à l’Homme africain, c’est-à-dire l’Homme européen ?

Puis il enfonce le clou et souffle aux rédactions la une de leurs prochains titres : “Le drame de l’Afrique, c’est que l’Homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine ni pour l’idée de progrès. Dans cet univers où la nature commande tout, l’Homme échappe à l’angoisse de l’Histoire qui tenaille l’Homme moderne mais l’Homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable où tout semble être écrit d’avance. Jamais l’Homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin.”

Propos réducteurs et humiliants : l’Africain est un paysan ; son art de vivre l’empêche d’accéder à la modernité, “de s’élancer vers l’avenir” ; passible et enfermé dans le passé.

3) Raciste le discours ?

Henri Guaino feint de se poser la question dans une tribune publiée un an après. Il appuie son argumentation sur une définition du racisme qu’il restreint à dessein : une conception biologique qui concoit l’humanité en plusieurs races pouvant être hiérarchisées ; une sorte de darwinisme social où le génome dominant asservit les plus faibles.

Or cette définition du racisme est datée. La science a prouvé l’unité du genre humain et les idéologues racistes ont depuis fondé leur argumentation sur une conception culturelle de la différence : puisque la science affirme qu’il n’y a qu’une seule race - l’espèce humaine - la division se fait par la culture, c’est-à-dire l’ensemble des valeurs qui animent une civilisation. A ce titre, toutes les civilisations ne se vaudraient pas : certaines seraient archaïques, d’autres modernes. Cela vous rappele quelque chose ? Glissement lent dans ce que Samuel Huntington appelle le “choc des civilisations“…

Dans le discours de Dakar, il ne s’agit nullement d’un racisme scientifique affirmant que les Africains sont inférieurs aux Européens biologiquement. Nous le concedons volontiers.

Il s’agit d’un racisme culturel qui renvoit l’Homme africain à un état primitif. Il n’aurait ni le même rapport au temps, à l’Histoire, ni la même idée de progrès que les Occidentaux. Cet Homme serait par essence confiné hors de la “modernité”, à un rang inférieur dans l’échelle de valeur sarkozyste : celle de cultivateur.

Guaino se débat : “A propos du paysan africain, le discours parle d’imaginaire, non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et des petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les villes.” Même s’il est bel et bien urbain, et ce depuis trois générations, l’Homme africain reste, dans cette logique déconcertante, un paysan héréditaire incapable de vivre la modernité.

Encore faudrait-il s’entendre sur ce qu’on appelle “modernité”. Certes, l’Afrique accuse du retard dans la compétition économique globale. Mais un retard dû au comportement de certains de ses chefs d’Etat, ainsi qu’aux relations d’ingérence néocoloniales qui les lient aux anciennes puissances impériales.

Pourquoi Sarkozy, en ami, ne vient-il pas plutôt annoncer la fin de la “Françafrique”, ces réseaux de l’ombre qui assurent les élections des uns et des autres en contrepartie de juteux marchés ? En lieu et place d’autocritique, il préfère donner la leçon aux Africains.

Par ailleurs, le retard économique de l’Afrique est contrebalancé par un formidable tissu de solidarité sociale : un filet de résilience qui lie les uns aux autres et au grand tout de l’univers.

Si “modernité” rime avec “individualisme” et “ultralibéralisme”, éspèrons que les Africains n’y entrent jamais totalement et que les Européens en sortent un peu un jour.

Au final, ce qu’on perçoit de la “modernité” de Guaino et Sarko n’a rien à voir avec l’Histoire. Elle est une idéologie économique et politique. Un système de valeurs qui n’a pas encore (assez pour Guaino et Sarko) destructuré les sociétés africaines au point de non retour. Doit-on s’en plaindre ?

4) Ce qu’en disent les jeunes Africains

Les jeunes Africains sont pleinement conscients d’appartenir à un village global, uni et ramifié numériquement (télévision, Internet, Facebook), métissé culturellement. Ils ont aussi le désagréable sentiment d’être parmi les derniers à ne pas pouvoir circuler à leur guise sur la planète. A juste titre !

Alors que j’anime une discussion avec des lycéens de Yeumbeul (banlieue dakaroise), une jeune fille de terminale s’emporte contre l’injustice : “avec l’immigration choisie, on ne nous accorde plus aucun visa pour la France. Pourquoi vous, lorsque vous venez au Sénégal, personne ne vous demande rien ?”

Une autre, au fond de la classe, prend la parole : “le discours de Sarkozy, c’est une insulte !”

Un jeune homme l’appuie : “pourquoi il vient nous dire ça ? On sait que l’Afrique a des problèmes, mais là il ne nous aide pas. Pourquoi il nous enfonce comme ça ? A quoi ça sert ?”

Les jeunes sont scandalisés. A la fin de la discussion, une élève lève la main : “je voudrais vous remercier d’être venu. Quand j’étais plus jeune, je ne connaissais pas l’histoire, le colonialisme, l’esclavage, etc. Je n’en voulais à personne. Mais en apprenant ce que les Blancs ont fait à nos ancêtres, après, j’ai eu comme la haine. Grâce à la discussion, je comprends que tous les Français ne son pas racistes !”

J’accuse le coup et lui réponds : “ça me fait plaisir et en même temps extrêmement mal ce que tu dis. Tous les Français ne sont pas racistes, certains sont même conscients du fait que le racisme, en France, constitue une vieille tradition…”

Besoin impérieux de croiser les regards pour mieux se comprendre.

5) Ce qu’en pensent leurs professeurs

Ndof est un jeune professeur de philosophie : “on commence le programme par enseigner aux élèves ce qu’on appelle Le préjugé raciste, c’est-à-dire qu’on relève dans les écrits des grands philosophes occidentaux les idées racistes qui ont servi à justifier l’esclavage et la colonisation. ” Friedrich Hegel, David Hume, Levy Brühl sont ainsi passés au crible.

Il poursuit : “dans son discours, Sarkozy s’inspire justement d’un passage aujourd’hui contreversé de La Raison de l’Histoire écrit par Hegel. Le passage dit en substance que les Noirs n’auraient pas le même rapport à l’Histoire, ce qui les maintiendraient hors de la marche de la modernité”.

L’enseignant se demande ce que recherche Nicolas Sarkozy. “Pourquoi ? Oui pourquoi dire cela ? Franchement, c’est la question que je me pose…”

6) Un discours paternaliste qui entretient les rapports de domination

Pour finir, je rencontre Mamoussé Diagne, ancien Ministre et maître de conférence à l’Université de Dakar.

Le philosophe a co-écrit l’ouvrage collectif “L’Afrique répond à Sarkozy”. Son article s’intitule “L’ignorance n’excuse pas tout”. ”C’est un discours paternaliste. Et à quoi sert le paternalisme si ce n’est maintenir un rapport de domination ?”

Dans la tribune qu’il publie pour se justifier, Guaino tempère : “L’homme africain est entré dans l’histoire et dans le monde, mais pas assez. Pourquoi le nier ?”

Il ne s’agit nullement de nier l’apport de la civilisation africaine au grand métissage intellectuel et culturel de l’humanité, et ce depuis la nuit des temps où l’être humain apparut sur le continent, depuis la civilisation égyptienne, etc. Que ce dernier soit jugé insuffisant relève uniquement de la suffisance de Monsieur Guaino et de l’ignorance de Monsieur Sarkozy ; malheureusement porte-voix officiels de la France.

Achil Mbembe écrit “Pour l’heure, le prisme à partir duquel [les nouvelles élites françaises] regardent l’Afrique, la jugent ou lui administrent des leçons n’est pas seulement obsolète. Il ne fait aucune place à des rapports d’amitié qui seraient coextensifs à des rapports de justice et de respect. Tant que cet aggiornamento n’est pas réalisé, ses clients et affidés locaux continueront de l’utiliser pour de tristes fins. Mais personne, ici, ne la prendra vraiment au sérieux et, encore moins, l’écoutera.”

Cette amitié est pourtant la condition sine qua non à l’achèvement dans les coeurs et dans les têtes, dans le droit et les pratiques, du cosmopolitisme indispensable aux solutions que l’humanité entière doit apporter aux problèmes écologiques, globaux, qui se posent. L’amitié entre les peuples.

Si Sarkozy expliquait que certaines valeurs africaines (qui ne sont d’ailleurs pas propres aux Africains mais par essence universelles) sont un rempart à l’asservissement de l’Homme (tout court et non pas Homme moderne à moins que l’Homme moderne, en réalité, ne soit l’Homme cosmopolite), il dirait juste.

Un Homme, au sens de l’être humain, qui doit (re)trouver et affirmer sa place dans l’écosystème et en finir avec tout complexe de supériorité sur la nature et sur lui-même.

Jamais il ne dominera totalement la nature (on le voit avec les dérèglements climatiques) ni n’en sortira totalement (il reste un animal social en prise avec son milieu naturel). Pas plus qu’il ne pourra seul apporter la solution. On a tous une pièce manquante, dixit Abdel Malik. Elle se trouve dans l’Alterité.